L’ailleurs de l’art

Et l’art dans tout ça ? Quelle place a l’art dans l’économie ? Dans la politique ? On avait proposé l’idée de l’art de la brèche, puisque d’évidence nous nous trouvons face à un mur. Est-ce que cette réponse suffit ? Quelle brèche, comment faire une brèche ? Dans quoi exactement ? Le projet est excellent, on peut même le dire performatif : ce qu’on fait ici ! Mais ça soulève quelques questions. Continuons donc a creuser ! Il y a une autre idée (un autre refrain) qui tourne dans nos têtes depuis des mois ou des années, on ne sait plus trop, c’est : l’art est ailleurs ! Cette idée vient en partie du très bon livre d’Alexander Dumbadze sur Bas Jan Ader, Death is elsewhere, qui montre (pardon pour le raccourci brutal) sa quête d’un art qui pourrait exister en dehors des institutions de l’art. Bas Jan Ader qui avait nommé sa dernière pièce, inachevée, In search of the miraculous, un titre qu’il avait repris à P.D. Ouspensky, chroniqueur de la vie de Gurdjef et auteur d’un livre éponyme sur la voie spirituelle, dans lequel il écrit : The realization of the fact that he has no aim and that he is not going anywhere is the first sign of the approaching awakening of a man, or of awakening becoming really possible for him. Awakening happens when a man realizes that he is going nowhere and does not know where to go. Pourquoi cette citation ici ? Parce que cette phrase pourrait peut-être s’appliquer (interprétation personnelle) à la dernière période de Bas Jan Ader. Parce que le ‘not anywhere’ et le ‘nowhere’ riment avec le ‘elsewhere’. Ailleurs, et nulle part. Le nulle-part de l’art pourrait être un aussi bon titre, et il rejoint la question de l’utopie qu’on a posée plusieurs fois ici.

D’ailleurs (si on peut dire) il y a une autre raison. Ce n’est pas un hasard si Bas avait choisi ce titre, faisant référence directe a une démarche et un engagement spirituel. Le mot est lâché et j’entends déjà les chiens ! L’art et la spiritualité quel mauvais débat, quelle vieille rengaine ! Pourtant…pourtant permettez-moi d’insister. On avait écrit qu’une définition de l’art pourrait être celle-ci : l’art est ce qui nous manque ! L’art est ce qui manque ! Et qu’est-ce qui manque dans notre civilisation hyper-matérialiste, si ce n’est la spiritualité ? D’ailleurs… on pourrait dire la même chose sur l’art qu’on a dit sur l’argent, puisqu’il est possible de proposer une généalogie commune aux deux, que je réduis par besoin d’efficacité a une seule image  : celle de la réalisation du premier masque funéraire en or. Cette généalogie commune permet de comprendre la trajectoire de l’art, né de la rencontre du pouvoir temporel, le pouvoir du prince, et de la question spirituelle (de la mort et de la quête de l’immortalité), et sa dérive vers… l’argent. Si l’art a potentiellement une valeur financière très élevée, et permet des plus-values inégalées, c’est dans la seule mesure de son supposé contenu spirituel (saint). Ou, si ce n’est plus le cas, puisqu’il est difficile d’attribuer à une oeuvre de Jeff Koons un contenu spirituel, c’est par rémanence, par contamination, ou bien par cette croyance que l’anti-spiritualité (comme pour l’anti-esthétique) n’est rien d’autre qu’une autre forme de la spiritualité.

On peut donc comprendre de cette manière le programme de la dernière œuvre de Bas en quête du miracle : l’art (la spiritualité, le miracle) est ailleurs ! Ailleurs mais ou ? La réponse que propose sa disparition tragique est doublement ambiguë. De nombreux commentateurs ont prétendu qu’il avait simplement et volontairement disparu (un peu comme un Moitessier continuant son tour du monde au lieu de revenir au port pour remporter son trophée, mais dans le cas de Bas, sans sa coque de noix ! Un exploit d’une toute autre envergure!). Même si la possibilité de la disparition volontaire ne peut pas être complètement écartée, la probabilité en est faible, et, ailleurs signifierait donc soit dans la solitude absolue de la haute mer, soit, en haut, au-delà. Aucune de ces deux réponses ne va nous satisfaire… et on verra pourquoi. Alors que faire de cette fichue spiritualité ? (Alors que faire de ce fichu Dieu ? Ou de son absence ? Une absence, énorme, assourdissante, qui hante notre pensée, notre langage, et nos représentations.)

Il y aurait bien une autre façon d’aborder le problème. De supposer que l’art est un concept daté, de l’époque moderne quelque soit sa définition exacte, et que nous devons trouver autre chose, un autre nom. Mais un autre nom pour designer quoi ? On revient là à la théorie de la brèche : pour designer ce qui manque ! (Et la boucle est bouclée !) Soit ! Nous voila guère avancés ! Et jusqu’à preuve du contraire nous n’avons pas de terme de remplacement. Gardons donc, pour le moment, le mot art, avec son accumulation trouble de sens, sa superposition de couches, et tentons de déblayer la poussière des siècles. Supposons qu’on accepte cette prémisse : l’art aurait à voir avec la question spirituelle. Mais cette question spirituelle elle-même doit être, comme concept, sacrément dépoussiérée. Elle a subi des torsions énormes sous la pression du religieux, de ceux qu’on peut appeler les ‘professionnels de la spiritualité’ . La spiritualité? Littéralement… ce qui a trait à l’esprit. Or tout de suite on se heurte a un premier dualisme, le dualisme corps-esprit. Peut-on le dépasser ? Est-on forcé de penser cet esprit, ce spirituel, en opposition avec le corps ? Parions que non ! Le pari est osé, évidemment, puisque le concept d’esprit est né de ce coup de hache. Parler d’un esprit qui n’est plus séparé du corps, qui n’est pas défini en opposition au corps, au corporel, est donc une aberration logique. A moins de supposer que corps et esprit n’existent pas dans dans une relation d’exclusion, mais dans une relation dialectique.

Voyons ou cela nous mène ! Esprit donc mais dans le sens d’un ‘corps spirituel’, d’un corps participant tout entier de l’esprit, de la pensée, de la capacité d’abstraction (et réciproquement bien entendu). L’art, la danse, la musique, la peinture, sont la démonstration très claire et irréfutable de ce corps spirituel, ce corps-esprit. Mais qu’en est-il des formes artistiques les plus contemporaines ? Ou plutôt qu’en est-il de sa forme contemporaine, à coup sur non déterminée par un médium (que ce soit peinture, film, etc,) ni par un meta-medium (comme le numérique). A la question d’une définition de l’art la réponse contemporaine est celle des ‘mondes de l’art’. L’art existe par la force, et au sein, des mondes de l’art. On a vu à quel point cette réponse peut être tautologique, avec par exemple des institutions comme APT qui sont parfaitement bouclées. Cette réponse ne nous conviendra pas non plus ! On va donc tenter d’en explorer ici une autre, et notre premier mouvement sera la réinvention du concept de ‘spiritualité’.

Supposons que la spiritualité contemporaine soit fondamentalement spinozienne, qu’elle naisse ‘spontanément’ (si on peut dire) de la réconciliation du corps et de l’esprit, du corps comme esprit. L’art serait l’étincelle produite par cette rencontre, serait l’énergie de fusion des ces deux entités. Énorme ! Un détail, énorme lui aussi, à ne pas oublier est que ce corps ou cet esprit singulier n’existe pas comme tel, n’existe pas en dehors des relations qui le constituent : relation au monde, relation au soleil, relation aux autres êtres vivants, relation à l’autre sexe, relation à l’autre, le semblable. Cette fusion du corps et de l’esprit, si elle peut être singulière, n’est jamais isolée, jamais individuelle. La dimension relative, transitive, transindividuelle de l’art est sa dimension principale. L’art nait d’une communauté, même imparfaite, même divisée, même éparpillée, même ‘excluante’ (en particulier de l’artiste lui-meme). Et retourne vers la communauté, sous la forme de culture, c’est a dire sens commun. L’important c’est que cet ailleurs de l’art n’est pas quelque chose d’élevé, de transcendant, et d’inatteignable, mais au contraire quelque chose d’immanent à la condition humaine. C’est ici, entre nous que ça se passe, et il faut que cela reste à ce niveau exact : ni bas, ni haut, mais le notre, tout simplement. La séparation du haut et du bas procède de la même logique que la dissociation de l’esprit et du corps : ce que nous refusons aujourd’hui ! L’ailleurs de l’art est ici, là où nous sommes !

On a dit que l’art allait puiser toute sa puissance (possiblement révolutionnaire) dans les couches les plus irréductiblement personnelles de l’humain. Peut-être ! Mais on a dit aussi que ces vérités tiraient toute leur force et leur sens de leur universalité, de ce lien direct entre parfaitement singulier et absolument commun. C’est un paradoxe constitutif de cet espace indéfinissable qu’on a appelé art. L’art est ce que nous puisons dans notre singularité la plus irréductible (mais néanmoins universelle) et ce qui forme le fond de notre commun, précisément le fond commun. Ce mouvement nous constitue, mais sans nous castrer, sans nous robotiser, sans nous réduire à un plus petit commun dénominateur. On peut des lors tenir pour acquit que NOUS n’existons pas sans l’art. Et que toutes les théories de l’art comme luxe inutile ou dépense superflue reposent sur un contresens idiot. Si cette hypothèse est vérifiée, nous nous trouvons quand même dans une position délicate, un équilibre instable, ou l’art n’est pas exactement ‘ce que nous faisons ensemble’ (comme on l’avait écrit ici il y a quelques mois) mais est le fond indispensable au faire ensemble ! Réciproquement le ensemble est le fond indispensable a la possibilité de l’art ! Par ou commencer ? Et bien… ne nous désespérons pas (ce n’est pas le moment), mais continuons tout simplement a mener nos barques ensemble ou alternativement (comme on l’a toujours fait) !

RM

Post scriptum : Proposons (en ouverture à un nouveau chapitre de cette réflexion) l’idée d’une théorie féministe de l’art –puisqu’il semble que toute nouvelle pensée et en particulier toute nouvelle pensée politique ne peut survenir qu’à partir d’une rupture violente avec la construction elle-même violemment sexuée de notre pensée et de notre langage et avec ses dualismes. La seule issue, face au mur que nous avons construit et auquel on se heurte brutalement aujourd’hui, semble être ce retournement. La difficulté est qu’il faut d’abord (ou en même temps) réinventer le langage…

2 commentaires

  1. Je m’aperçois apres coup que l’ailleurs de Bas Jan Ader (et son projet, son oeuvre, In search of the miraculous) peut etre compris differemment. Cet ailleurs serait un… intervalle. Un blanc. Un vide. Il avait prévu une exposition assez minimaliste (un choeur, des chants de marins, quelques autoportraits de nuit dans divers paysages urbains de L.A.) dans une galerie de Los Angeles avant son départ, et une autre dans un musée de Hollande après son arrivée. Son idée etait peut-etre d’explorer (mais de ne pas montrer, puisqu’il ne documentait pas sa traversée) cet espace immense, en terme geographique mais surtout en terme de vie personnelle… et de risque, que constituait l’intervalle spatial et temporel entre ces deux lieux d’apparition, de surgissement, qui n’en proposaient qu’une manifestation dénaturée, dégradée. En tout cas c’et une hypothèse…

    1. L’idée ébauchée ici est donc que face à un matérialisme totalitaire on peut aller chercher son antidote absolue, la spiritualité, mais à condition de la réinventer depuis zéro, par exemple à partir de la pensée spinozienne pour laquelle le dualisme corps/esprit est une fausse piste.

      On opèrerait donc plus sous le mode soustractif, esprit-corps mais sous le mode additif, esprit+corps (l’esprit puisant son energie chimique et électrique dans le corps et dans ses sensations, et le corps englobant l’esprit comme centre nerveux). Cette somme caractérise bien la vie humaine à condition d’y ajouter l’autre, puisqu’elle ne peut exister que comme relation, au monde, aux autres espèces animales ou végétales, au minéral, à l’autre sexe, (ou plutôt, en général à tous les sexes possibles puisque chaque être est sexué selon son mode singulier).

      La spiritualité repensée à partir de cet esprit-corps, ne serait plus une notion éthérée, elle ne serait pas transcendante, mais immanente : ça se passe ici, maintenant, entre nous. Un art qui procède de cette part spirituelle, et même s’il n’est pas nécessairement collectif (il puise parfois dans un fond parfaitement singulier, ou même intime) s’enracine en tout cas dans ce commun de nos esprit-corps qui n’existent pas en dehors de leur relation… et retourne ensuite à la communauté (après une période très variable de transformation?) sous forme de culture : il recrée du sens commun (dont nous avons tant besoin) !

      Suivant cette idée… l’ailleurs de l’art pourrait donc se définir comme un ‘ici’ de l’art ?

      Le risque de cette théorie est d’aplatir l’art sur l’être ensemble et le faire ensemble, de le réduire et de perdre en chemin son caractère ‘ineffable’, sa magie. Si nous en refusons la transcendance… voire même la profondeur… il ne faudrait quand même pas en perdre toute épaisseur !

      Une autre piste de réflexion serait de parier sur l’invisibilité de l’art. Qui serait une autre forme de retournement radical. L’art serait (présent) non plus comme ce qu’on voit mais comme ce qu’on ne voit pas. Une potentialité. Une césure. Un invisible déchirement du réel, c’est à dire du décor, qui laisserait apparaître dans sa nudité… quoi ? l’estrade du grand cirque de l’Oklahoma ? Ah Ah!

      Cette idée d’invisibilité rejoindrait aussi celle (prêtée à Bas Jan Ader) de l’art comme l’intervalle entre ses points d’apparition.

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