de l’argent

Je vous propose aujourd’hui un extrait de ‘News from nowhere’ de William Morris, un texte qui date de 1890, dans lequel un londonien d’opinion anarchiste (Morris, donc) se retrouve un beau matin propulsé dans une autre époque, ou toute trace de civilisation industrielle a miraculeusement disparue, a tel point qu’il se croit retourné au moyen-âge. Mais cette époque est en fait a peu de chose près la notre, puisque quand il demande de la date de construction d’un magnifique pont en pierre qui a remplacé le vieux et horrible pont suspendu, on lui répond, oh il n’est pas si vieux, il a été construit en 2003.

On trouve le texte en anglais sur ce site :
http://www.sfu.ca/~poitras/Morris_News-from=Nowhere

« Il acquiesça, et retourna le bateau d’un coup de rame, et en un instant nous étions de retour au débarcadère. Il sauta a terre et je le suivis. Je ne fus pas surpris de voir qu’il restait a attendre l’inévitable conclusion d’un service rendu ; je mis donc la main a la poche et lui demandais “combien?” non sans un léger sentiment de malaise.

Il sembla ne pas comprendre et dit, “Combien? Je ne comprend pas de quoi vous parlez. Vous voulez dire la marée? Elle doit être presque haute maintenant.”

Je rougis et dit en bafouillant, “S’il vous plait ne le prenez pas mal ; je ne voulais pas vous offenser: mais que dois-je vous payer? Vous voyez je suis un étranger et je ne connais pas vos coutumes –ni votre monnaie.”

En même temps je prenais une poignée de pièces dans ma poche, comme on fait dans un pays étranger. Et à ce moment je vis que l’argent était oxydé, et avait pris la couleur d’une cuisinière en fonte.

Il n’avait pas l’air offensé mais semblait toujours ne pas comprendre et il regarda les pièces avec un certain intérêt. Je pensais, après tout, c’est bien un nautonier et il se demande ce qu’il peut se permettre de réclamer. Il semble tellement sympathique que je lui dois bien un petit supplément. Je me demande d’ailleurs si je ne pourrais pas le louer comme guide pour un jour ou deux, puisqu’il est si intelligent.

Sur ce, mon nouvel ami dit pensivement:
Je crois que je sais de quoi vous parlez. Vous pensez que je vous ai rendu un service; et donc vous vous croyez obligé de me donner quelque chose que je garderais pour moi, a moins de le donner a mon tour a un voisin qui m’a rendu service. J’ai entendu parler de ce genre de pratique; mais excusez-moi, je dois avouer que cela nous semble une coutume un peu compliquée ; nous n’avons jamais su l’utiliser. Vous savez le transport en barque c’est mon affaire, et je le ferais pour n’importe qui; donc recevoir des cadeaux pour cela me semblerait bien étrange. En plus, si une personne me donne quelque chose, alors une autre le fera aussi, et une autre encore, et sans vouloir vous vexer je ne saurais pas ou stocker tous ces témoignages d’amitié.
La-dessus il explosa d’un rire heureux, comme si l’idée d’être payé pour son travail lui semblait la meilleure des plaisanteries.

J’avoue que je commençais a me demander si il n’était pas fou a lier, bien qu’il ait l’air tout a fait sain d’esprit; et, comme nous étions au bord de l’eau, je me sentis rassuré d’être un bon nageur. »

(Traduction un peu a l’arrache, par Art Debout)

4 commentaires

  1. oui c est joli mais il y a une description d un autre système dans le livre ? ça serait bien d ailleurs de faire un répertoire de ce qui a existe comme systèmes à la place de l argent ?

    1. je sais pas pour le livre… j’ai pas encore tout lu…
      plus loin il y a une description du systeme politique…
      c’est a dire de l’absence de systeme politique a ce qu’il semble…
      en fait je pense qu’on peut tres bien vivre sans argent…
      le seul interet de l’argent c’est bien de creer de la richesse et de la pauvreté
      tous les navigateurs du 16e au 19e siecle pratiquaient le troc avec les ‘sauvages’…
      sauf bien sur ceux qui etaient au service de la compagnie des indes… mais meme la, je ne suis pas tres sur comment ils achetaient des denrees dans leurs comptoirs indiens… les achetaient-ils? les volaient-ils? payaient-ils plus probablement les nababs en or (l’or etait une monnaie mais c’etait surtout un metal precieux chargé de signification magique ou religieuse a cette epoque) pour qu’ils les laissent embarquer tout ce qu’ils voulaient?
      en fait, la, on touche un point tres important concernant l’argent… c’est a dire l’or et l’argent… dans le commerce de gros je suppose qu’on utilisait plutot des lingots… qu’on pouvait par la suite frapper en monnaie… mais tout aussi bien transformer en bijoux… donc finalement on revient au principe de l’echange… puisque de toute facon aucune monnaie acceptée universellement n’existait…

    2. à propos d’argent, d’échanges, et livres pour livres,
      je t’indique l’ « archéologie de la violence » de Clastres. C’est un petit ouvrage – c’est bien aussi de faire court – dans lequel Clastres critique l’explication des structures sociales par les concepts de l’économie (rareté) et par le concept d' »échange » (parentées), dans les deux principales théories anthropologiques, Marxisme et Structuralisme .
      Bref.
      Dedans il y a un passage sur le fait que « les sauvages » n’accumulent pas; Qu’un surplus, si un individu sur-produisait au delà de son usage, serait de toute façon aussitôt absorbé par le collectif… GLURPS, ET HOP. Pas d’épicerie, pas de banque.
      Si je me souviens bien, l’idée de Clastres pour expliquer cette indifférence à l’accumulation, c’est celle du refus dans ces sociétés de toute différenciation. Elles ne se conçoivent que comme un nous indivisé et ne peuvent supporter la moindre esquisse d’aliénation en leur sein. Ce Nous, et avec ce Nous, chaque individu, ne peut accepter de se plier, sous peine de disparaître, à une règle qui lui serait imposé de l’extérieur, ou à une unité d’un ordre supérieur (comme l’idée de l’Etat). Clastres poursuit en indiquant que ce Nous indivisé rejette l’aliénation par tous les moyens, y compris – et principalement – par la guerre contre les autres groupes.

      J’ai déjà refilé le bouquin à la personne qui me l’avait offert pour qu’elle le lise. (D’ailleurs ma mémoire et ma compréhension ont peut -être produit quelques approximations!) Mais j’avais noté ceci :
      « La guerre sert à maintenir chaque communauté dans son indépendance politique. Tant qu’il y a de la guerre, il y a de l’autonomie : C’est pour cela qu’elle ne peut pas, qu’elle ne doit pas cesser, qu’elle est permanente. »

  2. oui… bonne idée! vas-y ! fonce ! 😉

    En fait j’ai lu recemment quelques récits de navigateurs-explorateurs entre le 16e et le 19e siecle… ce qui est clair c’est qu’ils pratiquaient systematiquement l’echange (avec les ‘sauvages’) et n’utilisaient jamais la monnaie !

    Meme dans le cas du commerce, par exemple avec les indes… je me demande comment se faisaient les achats… et si achats il y avait.
    Le plus probable est que les commerçants hollandais, anglais, portugais… payaient un Maharaja indien qui les laissait piller les richesses.

    Sur wikipedia/inde je trouce ca:
    Plus tard au cours du même siècle, la Compagnie anglaise des Indes orientales ouvre des comptoirs de commerce permanents à Madras, Bombay et Calcutta, sous la protection des dirigeants indigènes.

    En 1757, les troupes de la Compagnie anglaise des Indes orientales prennent le contrôle du Bengale dont ils pillent le trésor. Les Britanniques monopolisent le commerce. Les artisans bengalis sont obligatoirement rattachés aux manufactures de la Compagnie, et doivent remettre la production à des prix minimum. Parallèlement, les impôts augmentent fortement. On peut imputer à ce système la famine de 1769-1770, durant laquelle auraient péri de 7 à 10 millions de Bengalis.

    Ca donne une petite idée…

    En tout cas il est certain que pour le commerce en gros, et dans le meilleur des cas, les paiements se faisaient en lingots.
    Or (si je peux dire 😉 ) les lingots ont l’avantage de pouvoir etre fondus et frappés en monnaie, certes, mais aussi transformés en bijoux ou objets religieux.
    Donc, dans un sens, il s’agit autant d’echange que de paiement…

    Oui, on devrait faire quelques recherches…

    Il faudrait reflechir a fond sur le role de la monnaie… et des metaux precieux… et la signification religieuse de ces métaux… que de travail! et nous qui avons horreur de ca ! 😉

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