NOUS

Avant propos

En 2017 je veux derouler ce texte ‘NOUS’ qui est LE projet, LE grand oeuvre, en cours d’écriture 😉 Il me semble que de le voir cela me donnera du courage.

Premiere livraison, un prologue, écrit a Barcelone, il y a dix ans.

Écrire tout, mais de quoi s’agit-il ? de dire, de faire, de suivre un fil, comme on suit un chemin, comme on suit une sensation ou comme on cerne quelque chose, comme on tente de ne plus faire qu’un avec, ne plus faire qu’un avec qui ? ou encore qui ne ferait plus qu’un avec qui ? personne n’est écrit, juste une voix qui s’élève ou même pas une voix, un souffle, un battement, le degré zéro de l’être, mais alors exactement, pas d’approximation possible dans cette traque, les erreurs sont fatales, la bête est dangereuse pourquoi se risquer ? qu’est ce qu’on gagne à traquer quoi ? qui ? avec des lettres, avec des sons, mais s’agit-il de lettres, de sons, ou d’autre chose? un mot après l’autre péniblement, puis un flux de mots gicle d’on ne sait où, séquence qui s’enchaine sans la pensée ou bien est-ce de la pensée? assemblage instantané de neurones, série de connections complexes qui drainent toute l’énergie, toute la vie du corps? pas des idées, pas un style, seulement un rythme débarassé de… débarassé de quoi jusqu’où peut-on se débarasser, se dépouiller de soi-même et que reste-t-il ? que reste-t-il quand il n’y a plus rien ? reste seulement le rythme, restent aussi les mots, que viennent faire les mots dans tout ça ? écrire tout, c’est à dire ne pas écrire des morceaux mais écrire un tout, c’est à dire que tout les sujets, les motifs, les moments, les différentes vitesses de l’écriture, les différentes distances de l’écriture, tout cela un seul boudin qui ne se termine jamais même si on peut le découper comme de la saucisse au couteau, bien sur il y a un moment où on se lasse, il y a un moment où on s’arrête, il y a un moment pas si lointain où on a envie de faire tout à fait autre chose, marcher, boire un verre ou de ne rien faire du tout, envie de ne rien faire de ce tout, écrire tout comme un nageur qui tente de traverser l’atlantique, c’est à dire qui choisit d’être dans la nage jusqu’au cou, c’est à dire de ne pas juste faire un peu de nage mais d’être dedans jusqu’à ce que ça devienne la chose même, jusqu’à ce que ça devienne la vie, c’est à dire trouver un rythme dans la nage qui soit le rythme de la vie et non plus seulement le rythme de la nage, un peu comme l’idée de Alberto, marcher du sud de l’amérique jusqu’à la chine en passant par le pôle, c’est à dire de marcher non pas pour aller quelque part où pour prouver quelque chose mais marcher comme force de vie, comme forme de vie, chaque jour n’étant pas autre chose qu’une somme de pas, une somme ou plutôt non une succession de pas, chacun particulier, une succession de sensations musculaires, de perceptions, de battements d’artères et le monde parcouru, l’étendue parcourue du monde n’est rien de plus, rien d’autre qu’un moment de la marche, qu’une séquence particulière de pas, le monde ne serait plus que cela, plus de géographie, plus d’histoire, plus d’économie, plus de politique, mais seulement des pas et aussi des regards croisés, des voix, des corps, des sonorités, seulement marcher et au fil des pas la pensée ralentit jusqu’à n’occuper plus que sa juste place de pensée comme accessoire de la marche, mais notre cerveau trop musclé, trop brain-buildé, qui n’accepte pas de seulement accompagner le corps, qui veut être un corps à son tour et marcher lui aussi, aligner les pas et les journées comme un corps qui marche, le monde n’est pas autre chose qu’une suite de mots, rien d’autre, et moi qu’est-ce que je cherche alors? écrire le monde? où écrire le nous? ou bien est-ce que c’est exactement la même chose? le monde c’est nous et réciproquement? qu’est-ce que ça pourrait bien être d’autre que nous? le monde c’est exactement ce que nous sommes, c’est exactement ce nous que j’écris, et rien d’autre, ou alors c’est ce nous que je pourrais peut-être écrire, potentialité d’écriture, et il y a la question du temps la question sans réponse, c’est ce qui est fascinant, comment mon temps, notre temps, je veux dire en tant que temps biologique, peut-il être exactement le temps du monde? c’est à dire comme la marche coïncide avec le monde le temps de la marche coïncide exactement avec l’espace du monde il n’y a plus de temps, il n’y a plus d’espace, il y a juste nous, il y a juste un rythme, rien d’autre, maintenant nous cherchons dans le présent cette disparition du temps, est-ce un avantage ? mais pour revenir, pour en revenir à, il y a cette question des mots, que viennent faire les mots? a-t-on besoin des mots pour transformer? a-t-on besoin de transformer la marche, la nage? je nage dans les mots déjà dits, dans les phrases déjà écrites, je brasse des lettres qui s’assemblent en mots déjà dits, qui se groupent en phrases déjà écrites et puis après mon passage tout retombe dans l’indifférence, dans le silence, dans le vacarme des mots qui s’entrechoquent comme des molécules de gaz, entropie, désordre maximum, cahos des mots et des lettres comme une soupe aux nouilles, seule ma cuiller ma bouche donne forme au monde pour un très court instant, je suis le reflet fugitif de cette illusion de forme car le monde n’a pas de forme, le monde est sans forme, nous sommes sans forme, cahos de molécules contre cahos de molécules, minuscule cahos traçant un sillage évanescent dans l’immense cahos, minuscule et instable assemblage de molécules grelottant sa petite musique propre dans le vacarme des nouilles

Barcelone, Septembre 2006

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