NOUS

1 – Écrire tout

Écrire tout, pour ne pas se taire, pour ne pas se terrer, l’urgence est là, l’urgence est toujours là, mais pourtant ça résiste, mais pourtant impossible, ou bien alors un fil ininterrompu, un fleuve de mots et ne jamais s’arrêter, renoncer à ordonner, renoncer à organiser, renoncer à découper, renoncer à maîtriser, et pourtant ce désordre n’a rien d’aléatoire, n’a rien d’un aléa, ce désordre des mots est le seul ordre possible et les éclats, les heurts, le rythme des mots donnent naissance à une forme embryonnaire à une forme invisible à une forme inconnaissable, la forme d’une inconnaissance, seule forme possible, forme monstrueuse mais vraie parce qu’elle se forme ici, maintenant, là, devant moi, devant toi, devant NOUS.

Écrire tout, oui, même si c’est absurde, même si c’est impossible, même si c’est ennuyeux à mourir, même si c’est un truc de fou, même si ça ne veut rien dire, pourtant ça veut dire, pourtant je veux dire, je veux dire ce que je ne sais pas vouloir dire, je vais dire, je dis, j’engage le dire, j’engage une direction, je m’engage sur le chemin, j’invente le chemin, je suis le chemin, je suis ce chemin qui ne mène nulle part, je chemine moi-même, je chemine dans la disparition, je chemine et je disparais, je vais nulle part, je vais désemparé, pourtant je ne suis pas tout à fait seul, pourtant tu chemines avec moi, pourtant on est parti-prenante, pourtant on est partis.

Écrire tout, mais pour quoi faire, mais pour qui, si on ne veut pas s’éveiller, si on est heureux comme ça, si on est heureux dans notre malheur, dans nos déjections, dans notre merde, disons le mot, heureux de notre ignorance, heureux de croire encore, heureux de dormir debout, heureux d’être dépourvu de tout ? Non ! Ne me dites pas qu’on ne sait pas qui croire, qu’on est pas certain ! Les outils on les a, les connaissances on les a, tout est là, pas bien loin, pas bien caché, ou alors bien caché, comme la lettre volée, devant nos yeux, grâce à quelques-uns, rares, mais pas tant que ça, qui ont rassemblé les faits, qui ont déblayé patiemment les monceaux de déchets qui les recouvraient, quelques-uns, unes, qui ont brisé le miroir de notre auto-contemplation, de notre auto-satisfaction. Oui, tout est là devant nos yeux crevés.

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