CONSTITUER QUOI ?

Bon, c’est vrai, j’avoue, je me suis lancé dans ce projet avec plein enthousiasme mais aussi un peu de naïveté. Je me suis dit OK, pas besoin de connaissances encyclopédiques, prenons la question comme elle vient, à partir du langage, des mots. Constituer, se constituer, nous constituer… Faisons ça léger, sans forcer ! ? Quand-Même, assez vite je me suis fait rattraper par… par quoi ? Par ma curiosité finalement, mon envie de comprendre un peu mieux comment tout cela a commencé… ma découverte des premiers textes et de leurs contradictions, de leurs non-dits, de leurs présupposés, la question du langage, de son poids. Et c’est bien finalement ça mon but : déconstruire les présupposés sur la question de la constitution….

La question d’une nouvelle constitution paraît… une question difficile à éviter today parce que tout indique qu’on est partis complètement de travers, qu’on a construit un monstre sur des piles d’assiettes brisées, et qu’il est urgent de retourner le machin à l’envers. Un exemple ? La défense des droits des travailleurs !

Comment en est-on arrivé à l’idée que nous vivons dans un monde, dans une société, où les droits des travailleurs doivent être défendus ? Pourquoi d’ailleurs défendre les droits des travailleurs, le droit à travailler ? Est-ce le seul titre qui nous donne accès à la communauté des vivants ? Comment pouvons-nous accepter de baser notre quête d’un autre monde sur un tel principe ?

Soyons amnésiques un instant ! Ne faut-il pas annuler ‘en esprit’ le principe de l’oppression ? Principe qui a été transmis c’est vrai dans un relais parfait par l’ancien régime au régime bourgeois, puis au régime… mais comment peut-on appeler ce régime controlé par cette minuscule oligarchie de la finance et qui tente de nous persuader –de force s’il le faut– que hors lui, ailleurs, aucune survie n’est possible pour nous ? Comment nommer ce qui ne crée plus de l’organisation sociale, mais de la désorganisation sociale, ce qui défait méthodiquement le social partout dans le monde globalisé par l’argent, pour laisser place à quoi ? Une zone grise et indifférenciée de guerre planétaire ?

Autre exemple. Devons nous légiférer, nous les humains, sur le monde animal, végétal et minéral ? Ou devons-nous plutôt nous contenter d’être partie, dans le sens juridique du terme, de ce monde. (voir plus bas)

Si on devait faire une tentative constituante, si on devait tenter de constituer une communauté il faudrait prendre de la distance, démarrer d’un champ de pensée dans lequel l’humain n’est qu’un des habitants de la planète, ou plutôt l’un des constituants du système terre. Mais une tentative de quoi exactement ? D’écrire ce que nous avons en commun ?

Bruno Latour : « Il n’y a pas de monde commun. Il n’y en a jamais eu. […] Le monde commun est à composer, tout est là. Il n’est pas déjà là enfoui dans une nature, dans un universel, dissimulé sous les voiles chiffonnés des idéologies et des croyances et qu’il suffirait d’écarter pour que l’accord se fasse. Il est à faire, il est à créer, il est à instaurer.  Et donc, il peut rater. C’est là toute la différence : si le monde commun est à composer, on peut rater sa composition. »

Toute tentative va se heurter immédiatement à la question de la LOI et à celle des DROITS. On a, bien ancrée dans nos méninges, cette idée qu’une société n’existe que par ses lois (ou au moins un contrat, le contrat social cher à Rousseau).

Dans la déclaration des droits de l’homme de 1789, on trouve à l’article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. Article 16 : Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.

Donc les DROITS ! Et donc, les droits ‘naturels’ : liberté, propriété, sûreté… et résistance…

Tout cela est loin d’être clair. La liberté… combien de penseurs ont planché sur la question ? La propriété ? Un droit naturel? Quelle blague ! (La question d’introduire ou non la propriété comme droit fondamental a fait sérieusement débat en 1789.)

A propos de droits et de propriété, une anecdote que je rapporte d’Asie : un village des philippines, sur la cote, la terre appartient au village, aux villageois. Un jour, un notaire de Manille devient propriétaire de toute la plage et ses environs. Comment ? On ne sait pas. On peut supposer qu’il a rédigé un ‘acte de propriété’, peut-être indemnisé les villageois avec de la verroterie… Le droit et la propriété… est écrit. La coutume n’y a aucune place.

C’est cela peut-être qu’il faudrait changer. Car les textes sont toujours ambigus. La preuve :
Un droit à la sûreté, qu’est ce que cela peut bien être, la sûreté –aujourd’hui rebaptisée sécurité ?

Etre sur ? Mais de quoi ? De ma santé ? Du temps qu’il fait (si on est agriculteur) ? De la bourse ? De la paix ? De l’avenir ? Quelle blague ! La sûreté est un mot vide. Et sans doute que les rédacteurs auraient voulu rajouter sûreté des biens, qui est finalement le véritable objet de la Revolution française. Finalement le seul droit que j’ai… est celui de m’assurer, le droit de payer cher, pour une sûreté… bien relative. Souvent même je suis obligé de m’assurer, c’est à dire en général d’assurer les autres contre moi.
La suite est mieux, encore, un droit à la résistance ! Résistance à quoi ? Au pouvoir ? A la loi ? Au droit ? Il y a contradiction logique !

Donc, et bien il y a tout ça à déconstruire, et d’abord le langage, et d’abord cette notion de droit, de loi. Vous allez dire, il faut des règles, au moins un minimum. Mais les règles sont le problème, jamais la solution. Parce que la réalité finalement c’est qu’il n’y a que des rapports de force, des relations. Et que les règles s’y plient toujours. Les règles se retournent toujours contre nous.

Supposons malgré tout qu’il soit légitime de légiférer sur le groupe auquel on appartient… ou plutôt de le constituer de cette manière… supposons qu’on ne soit pas dans une logique étatique… mais dans une logique communautaire… et que ceux qui ne sont pas d’accord soient libres de s’organiser autrement… Le risque est de se constituer comme groupe avec nos propres lois et d’écraser en tant que groupe… tous les autres, humains ou non, vivants ou non. La loi, le droit, sont des machines à écraser l’altérité.

Et finalement, ce dont on a besoin pour construire le commun, est-bien d’un droit ou alors d’une écologie complexe et souple ? Pas des règles, plutôt des relations… (parce que les dinosaures avaient le droit de vivre, sans doute… mais ils ont disparu…)

Comme écrivait John Dewey and Arthur Bentley en 1949 dans Knowing and the Known, en introduisant le concept de ‛transactional view’ :
« De la naissance à la mort tout être vivant est une Partie (dans le sens d’un procès ou d’une négociation), de telle manière que ni lui ni aucune des choses accomplies ou subies puisse possiblement être compris tant qu’il sont séparés du fait de leur participation dans un corps étendu de transactions auquel un être humain donné peut contribuer et qu’il modifie, mais seulement par la vertu du fait qu’il en est une part. »

C’est donc d’une compréhension de ce corps de transactions que nous avons besoin. C’est donc d’une compréhension écologique de la façon dont nous (tous, humains, non-humains, vivants, non-vivants) constituons le monde. Ca paraît idiot ou naïf mais c’est pourtant ça. Comprendre comment les crevettes, les fourmis, les petits poireaux sauvages, co-constituent, avec nous, le monde. Ne pas se penser comme ‘séparé’ (thème cher à Debord) mais comme co-auteurs du monde. Et ce n’est sans doute pas d’une science aristotélicienne dont nous avons besoin. Nous avons besoin de revenir avant la science aristotélicienne, et de pousser au-delà. Nous avons besoin d’un autre mode de connaissance. Et c’est justement la-dessus qu’ont bossé Dewey et Bentley, dans Knowing and the known.

Selon eux, tout est en mouvement, tout n’est que relations, transactions, et finalement ce sont peut-être plutôt ces relations, ces transactions, ces choses accomplies ou subies, et non des principes, qui nous constituent.

L’acte par exemple de se retrouver tous les soirs place de la Repu, ou Garibaldi, ou sur telle autre place de telle autre ville. Dans ce sens, peut-être que les tentatives d’organiser par des règles ‘démocratiques’ notre rassemblement et nos débats, notre tentative même d’écrire une constitution ou un manifeste, sont des tentatives dangereuses parce que ‘a priori’ de cette lente constitution.
Le fait d’organiser une cantine, la sécurité de la place, ou la sono, etc. en sont sans doute des éléments plus organiques même si le risque de débordement par des organisations préexistantes et déjà rodées à ce genre d’exercice est évident.

On a lu pas mal de chose sur l’échec de ND et ses multiples causes (dont la multiplication des commissions et l’incapacité à trouver une forme viable pour les AG). Ne faut-il pas accepter l’échec à s’organiser comme la réussite définitive de ND ? Apres tout les Indignados sont les Indignados… et Podemos est Podemos (qui se porte bien mal d’ailleurs). L’échec à s’organiser… et la capacité à durer… et de se transformer, de changer de forme –de nom?

Est-ce que se constituer, constituer un commun, passe obligatoirement par la loi ? Cela a fait débat à ND justement. Et la réponse persistante de ND a été de dire, pas de LOIS, tout se négocie, entre nous, ici et maintenant. Bien sur on connaît la suite, l’impasse. Pourtant ça a marché dans une certaine mesure. La difficulté à trouver un sens et un rôle aux AG vient sans doute de l’idée même d’AG. Générale ? Mais générale à qui ? à quoi ? Puisque chaque jour de nouveaux visiteurs veulent faire entendre leurs voix. Mais pour constituer il faut s’engager dans le commun. On ne peut pas constituer en touriste. Bref !

L’échec relatif de la ‘démocratie’, de l’organisation, et des règles, peut-il être constituant de ce que nous sommes aujourd’hui, même dispersés ?

Finalement, quelque soit le détour, j’en reviens toujours à la question du NOUS ! Qui sommes-nous ? Qu’est-ce qui nous constitue ?

Mon expérience de ce qui nous constitue en tant que Nuit Debout c’est notre compréhension de l’impasse où nous mène la politique telle qu’elle nous est offerte à travers les institutions politiques, les partis, les syndicats, le système électoral. Nous savons tous qu’il faut renverser la table et inventer une toute autre manière d’être ensemble. Nous avons tous l’intuition que ces nouvelles manières ne peuvent s’inventer que pendant des moments très particuliers, que Badiou nomme l’agir exceptionnel collectif, ou que NG nomme révolution, peu importe. Il s’agit de suspendre le temps commun. De reinventer le temps commun plutot, puisque, comme ecrivait NG, vivre à son rythme est déjà la plus grande transgression à l’ordre qui nous est imposé depuis l’enfance.

Ce qui nous constitue c’est peut etre le risque physique, que ce soit lors des manifs ou en general face à la repression d’etat, ou bien simplement l’incomfort (dit Alessio) des nuits froides, la relative solitude, le fait de se foutre du monde clinquant et consumeriste qui nous est vendu mais qui nous achete, une forme de fragilité, de ne pas faire partie du grand reality show. Ce qui nous constitue c’est peut etre le fil sur lequel nous marchons et le risque de la chute. Ce qui nous constitue c’est l’ivresse de la creation d’un nouveau monde qui est déjà la. Ce qui nous constitue c’est l’abandon d’une normalité tranquille pour une anormalité aventureuse. Et déjà, quand j’ecris NOUS, je pense plus large que ND, je pense à NDDL, je pense à Bures, je pense à tous les sites où nous refusons d’accepter comme notres les decisions d’un gouvernement qui ne l’est pas, le notre.

Apres… apres, et bien on reste des orphelins ! Orphelins de pere en tout cas ! Et c’est peut-etre ce qui nous constitue le plus ?

Je propose que chacun ecrive un article d’une constitution jamais achevée…

Je propose un premier article :
1-Nous, qui sommes orphelins

(PS prochain post, le résultat de mes recherches historiques sur les premières constitutions. C’est du lourd !)

1 commentaire

  1. Je m’aperçois que ce qui m’importe le plus dans cette tentative c’est le retournement, c’est de passer de la question de la communauté, du ‘comme-uns’ comme si on était un, a la question de la diversité, la diversité constituante, si je peux dire. Ce qui nous constitue ce n’est donc pas de pouvoir parler d’une seule voix, comme si on etait un, mais au contraire la diversité absolument ouverte de ce qui constitue le monde. Ca répond aussi a pas mal d’interrogations sur Nuit Debout…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *