MOTHER EARTH…. AND AFTER : A PROPOS D’UNE PIERRE (GEO-ONTOLOGIES)

(Couverture de la revue d’Emma Goldman et Alexander Berkman signée Man Ray.)

A propos de MOTHER EARTH (voir le post ‘come and dance’), Je tente ici un résumé d’un texte passionnant mais complexe ‘ABOUT A STONE” que vous pouvez trouver en anglais sur:
http://environmentalhumanities.dukejournals.org/content/8/1/95.full.pdf+html

Hugo Reinert est anthropologue et sa recherche porte sur la culture Sámi (ou Lapone) du nord de la Scandinavie, culture plus ou moins éradiquée depuis le début du 19e siècle dans tous les pays, Norvège, Finlande, Suède, et le nord de la Russie par ce qu’il nomme la colonisation chrétienne.

Dans le nord de la Norvège, près de Stallogargo, à une demi-heure au sud de Hammerfest, dans la région de Finnmark, sur les bords du Repparfjord, il y a une pierre. Reinert entend parler de cette pierre par différents interlocuteurs. Il apprend qu’elle porte un nom, Stallo, et que ce nom dans le dialecte local désigne un étranger sombre, ou menaçant.

La pierre, disent les gens, est une sieidi, une pierre sacrificielle Sàmi, elle fait partie d’une ‘persistance du paysage indigène’ qui date d’avant la colonisation qui a nettoyé la région. Il existe de nombreuses pierres de cette sorte dans la région Sàpmi, le territoire lapon: certaines sont oubliées ou perdues, mais beaucoup sont toujours (re)connues. Elles sont marquées par des traits particuliers: une forme ou une couleur inhabituelle, une place particulière, et elles constituent des points de repères dans le paysage.

Dans leur temps ces pierres étaient reconnues comme des puissances, capables non seulement de transactions avec les humains mais de former des liens et des relations, apportant chance ou bénéfices matériels en échange d’offrandes appropriées. Les transactions de sieidi avec les humains peuvent aller de l’exceptionnel, comme des sacrifices humains afin d’obtenir la victoire dans une bataille, à des échanges triviaux comme un simple salut de loin, ou quelques pièces offertes en passant.

Sous la colonisation chrétienne (sic) les relations avec les pierres sieidi furent interdites et persécutées comme forme d’idolâtrie. Pourtant, il reste des signes d’activité autour de la pierre de Stallogargo (et d’autres) à travers le 20e siècle et au-delà. Une des plus frappantes histoire concernant la pierre date de la fin des années cinquante au moment de la construction d’une nouvelle route pour Hammerfest. Le chef ingénieur avait décidé de faire exploser la pierre pour dégager le passage mais avant qu’il ne puisse le faire il est mort dans un accident de voiture. Son successeur rencontra la pierre dans son rêve et elle lui dit que quiconque tentera de la détruire perdra sa tête. Selon l’histoire il refusa le travail et la route fut finalement détournée.

Reinert continue son enquête et découvre différents types de relations des locaux avec la pierre. Un homme, gardien de troupeaux de rennes et philosophe, explique à Reinert les règles de politesse et de respect qui encadrent les relations avec la pierre: Vous devez la saluer et lui souhaiter du bien dans vos pensées quand vous passez par la. On n’a jamais entendu dire que quelqu’un s’était querellé avec la pierre. Il vaut mieux la laisser en paix. Il parle de l’obligation d’étendre la politesse à tous les êtres qui croisent votre route, loup, rennes, plante… ou pierre.

D’autres informateurs de Reinert parlent des sieidi comme d’une institution morale qui règle le comportement humain en inculquant des protocoles de justice, politesse, honnêteté, et respect. Les pierres peuvent aussi être comprises comme des sortes d’ “êtres-telluriques” de la même famille que certaines grandes montagnes ou volcan des Andes dont l’existence interfère de manière complexe avec la vie des habitants de la région, et d’une façon qui ne peut pas être réduite à une compréhension géologique de la pierre.

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Finalement, la pierre intervient dans trois contextes ou topographies différentes: celui des droits de la terre, celui du tourisme culturel, et celui d’une survivance rituelle. Si dans les deux premiers elle semble fonctionner de manière similaire, comme une balise d’anciens usages, et dans une relation passive à l’histoire, avec le troisième les choses ne sont plus les mêmes. Ici, la pierre existe dans des termes irréductibles aux deux premiers: pas seulement d’une façon différente ou interprétée différemment, mais comme une entité autre. Si on suit Elizabeth Povinelli (note: qui a beaucoup travaillé sur la pensée aborigène et qui a inventé le concept de ‘geontology’) ce paysage peut être considéré comme une géo-ontologie particulière, mettant en jeu une tout autre conception de ce que terre, sol, pierre et être vivants sont ou peuvent être les uns aux autres, du type de relation ils partagent, et des différentes façons dont ils peuvent interagir, se transformer, s’influencer. Dans ce paysage, la pierre est une ‘chose’ très différente de ce qu’elle est dans les brochures touristiques. Prise sérieusement, elle existe sur un niveau qui met en question nombreuses idées sur ce qu’est un paysage et ce qu’il contient.

Ici, Reinert rappel les enjeux politiques et économiques de ce qu’il appelle ‘resource boom’ une course aux resources qui s’est développée très récemment dans le nord scandinave, et qui s’affirme comme une reconquête du nord qui pourrait rivaliser avec les promesses passées du boom norvégien du pétrole. Tout près de Stallolargo, il est question de réactiver une ancienne mine de cuivre, et pour garantir des marges bénéficiaires la compagnie privée propose de rejeter directement à la mer les déchets de l’activité, une pratique très controversée et utilisée dans seulement une poignée de pays autour du monde. Sans compter que, ici, les eaux du fjord menacé sont peu profondes.

Reinert détaille les risques énormes pour l’environnement d’une telle exploitation et pose la question du calcul des nuisances et relève que les nuisances non-humaines ne sont en général pas prises en compte. Il explique que les projections d’impact faits par la compagnie spécule sur le fait que, des la fin de l’exploitation, les choses vont revenir comme avant après un certain délai.

De telles projections sont intéressantes parce qu’elles considèrent la destruction présente d’espèces comme moralement insignifiantes. C’est à dire que la vie non humaine est vue comme processus plutôt que comme individu, comme une sorte de fonction environnementale d’arrière plan interrompue temporairement par l’action humaine. C’est à dire encore que la destruction (le meurtre) temporaire serait acceptable. Les nuisances aux non-humains sont comprises comme ‘externes’ et ne sont significatives que lorsqu’elles mènent à des nuisances humaines. Les conséquences négatives, sociales, psychologiques, émotionnelles, des destructions environnementales, les variables syndromes de détresse environnementale décrits par Glenn Albrecht et ses collègues comme ‘solastagia’ sont notablement absents des calculs qui motivent le soutien du gouvernement norvégien au projet.
[…]
Considérons la pierre de Stallogargo dans sa capacité d’entrer en relation et transactions. En général lorsque l’inorganique est pris en compte comme un objet de préoccupation morale, c’est à travers l’invocation de la totalité planétaire, disons un prise en compte de la ‘terre’ comme système vivant, ou au moins de supporter et permettre la vie. Il y a très peu de place, même dans les discours critiques, pour reconnaitre l’inorganique autrement que comme le substrat matériel qui permet la vie organique. Est-il possible de ‘nuire’ à une pierre? Pour beaucoup la réponse évidente est non, mais l’histoire locale dit que la pierre de Stallogargo peut avoir des réactions d’auto-défense et se protéger elle-même contre les menaces. Certaines sources prétendent que les sieidi sont mortelles et peuvent être tuées, roulées dans un lac, si elles commencent à poser problème. Les calculs d’impacts de la mine de cuivre reportent la présence de plusieurs sieidi sur la zone et détaillent leur signification culturelle et historique. Leur mode d’existence est décrit comme des marqueurs du passé protégés par la codification des tradition. Mais parallèlement, la pierre possède aussi d’autres, invisibles, modes d’existence, que j’ai décrits plus haut. Existe-t-il un espace de visibilité pour ces relations, un espace qui permette à la pierre de jouer sa part politique, comme objet vulnérable? La réponse git quelque part dans le réseau complexe des effacements coloniaux qui constituent le moment présent de Laponie, avec les modalités spécifiques de suppression, marquage et contrôle que les états scandinaves modernisateurs ont déployés pour établir leur emprise territoriale, à travers les siècles.

En termes généraux, le ‘capitalisme de ressources’ fonctionne à l’intérieur des coordonnées d’une géo-ontologie cartésienne moderne selon laquelle la matière est inerte, transformable, les resources existent pour l’usage et le profit des sujets humains, une pierre est ‘juste’ une pierre. Parallèlement, le vocabulaire euro-américain de la nuisance et de la réflexion éthique a tendance à être bouclé dans un espace qui a pour limite externe l’inorganique. Dans ces deux cadres l’inorganique se présente comme une sorte de terra nullius, un espace vide, un au-delà duquel aucune voix, aucune demande légitime, ne peut se faire entendre. Toutefois, ce vide donne à penser. Vide pour qui, ou quoi? Il y a vingt ans, discutant le statut des ontologies aborigènes à l’intérieur de l’état australien, Povinelli observa que “la réconciliation avec le multiculturalisme prend fin où les arrangements avec un multi-économisme commencent.” Je ne suis pas équipé, de par ma discipline, pour produire un verdict sur la pierre de Stallogargo, et pour aplatir ses multiples réalités en une vérité singulière. Par conte je suis équipé pour m’attarder sur sa présence persistante, et pour ralentir, pour questionner, pour recadrer et explorer les possibilités que cette présence offre pour un autrement, pour des alternatives à l’ordre présent. D’insister que la pierre reste dans l’image dans sa totalité irréductible, obstinée mais non invulnérable, une épine dans le coté des cadres reductifs, est un pas vers le décentrement de ce supposé vide de l’inorganique, et peut-être vers son repeuplement.

Prendre la pierre au sérieux peut aider à déplacer la question de la nuisance, de la politique sacrificielle qui balance les nuisances humaines, la nécessite de croissance et les impératifs du profit, vers une determination exploratoire plus large de ce qui pourrait être dit ‘exister’, dans quels termes, et des implications de cette existence. Qui sont les ‘êtres’? Comment peut-on leur nuire (les blesser)? De quoi ont-ils besoin pour résister? Nous avons d’un cote les promesses de richesses, de croissance, de développement (l’excitation du capital et les amnésies du développement) de l’autre, quelques arêtes de poisson sur le cote de la route, une vieille pièce ou deux, un enfant faisant signe à une pierre de l’arrière d’une voiture.
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Le texte se developpe sur encore 10 pages, avec un passage tres personnel que Reinert nomme ‘une expérience’ et ou il raconte sa nouvelle relation avec le terrain d’une maison danoise qu’il retape…

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