AFFINER NOS ARMES THÉORIQUES : BADIOU (1) – INTRODUCTION GÉNÉRALE AU BONHOMME

Le français Alain Badiou (1937-) est probablement le philosophe vivant le plus discuté au monde (j’ai trouvé, il y a deux ans, sur amazon plus de 30 livres en anglais sur sa philosophie). Mon message à Nuit Debout : regarder ses vidéos, voire lire ses livres secondaires (genre : De quoi Sarkozy est-il le nom ?) n’apporte RIEN relativement à la compréhension de sa pensée. On n’y a accès que par ses livres difficiles, ou alors … par des « passeurs » : je vais essayer d’être passeur de Badiou pour vous/nous. Car Badiou fait une théorie de l’enthousiasme qui s’applique à mai 68 et, j’espère, à … mars 2016 !!!

Badiou veut garder ouverte la pensée de l’émancipation radicale, même après la chute du communisme réel (1989 et 1991). Il ne veut pas oublier mai 68, qui pour lui a été un événement historique majeur (comme la révolution française, la Commune, la révolution russe, et d’autres). Il cherche donc à comprendre, lui l’ancien marxiste de proue (élève du célèbre Louis Althusser), ce qui n’a pas marché chez Marx. En cela Badiou est TRÈS courageux : la plupart des marxistes se sont convertis (ils ont souvent changé de bord), et ceux qui ne se sont pas convertis sont resté très « conservateurs » quant à l’orthodoxie du marxisme ( = « on ne modifie pas Marx, il est parfait et indépassable tel qu’il est, il faut juste le relire »). Le diagnostic de Badiou sur la catastrophe du marxisme : (1) il y a un réel problème, majeur et ravageur, avec le concept de « dialectique » (qui est un des pivots du marxisme, hérité de la philosophie de Hegel) ; (2) ce problème tient au fait que les mathématiques, chez Hegel, n’ont pas été pensées à leur juste valeur (qui est immense), elles ont été sous-estimées par Hegel, pour qui elles sont quelque chose d’inerte et figé, qui ne sait pas saisir le temps : la dialectique se veut temporelle. Selon Badiou cela est une erreur, et même une erreur fatale : d’une part, intuitivement, la réalité est mathématique (ce qui ne veut absolument pas dire que la réalité est simple : les mathématiques ne sont pas simples !) ; d’autre part, Badiou en aura la confirmation par la suite, les mathématiques ne sont pas « statiques » au sens de Hegel. Les mathématiques sont différentes de ce que les non-mathématiciens croient. Par suite, les mathématiques ont été loupées par Marx et les marxiens. Dès lors que fait Badiou pour sauver la pensée de l’émancipation ? Il repart à zéro. Dès les années 1970 et 1980 (soit avant la chute du mur de Berlin), il commence par étudier humblement les mathématiques (chose qu’à vrai dire il avait toujours faite, par goût personnel), puis par les repenser d’un point de vue philosophique : cela va l’amener à repenser toute la philosophie ! BADIOU FAIT LÀ UN TRAVAIL DE « MALADE MENTAL » ! AUCUN AUTRE PHILOSOPHE DU VINGTIÈME ET (POUR L’INSTANT) DU VINGT-ET-UNIÈME SIÈCLE N’A OSÉ FAIRE CE QUE BADIOU EST EN TRAIN DE FAIRE (= PLONGER SES MAINS DANS LE CAMBOUIS DES CONCEPTS MATHÉMATIQUES ET PHILOSOPHIQUES LES PLUS FONDAMENTAUX DE LA PENSÉE) ( = les concept de « un », « relation », « même », « identité », « zéro », « infini », etc.). La plupart des philosophes, même puissants (par ex : même Kant, Hegel, Nietzsche, Heidegger et Deleuze), pour ainsi dire « vivent de rente » : ils développent de nouvelles structures de pensée, mais pour cela ils s’appuient sur les définitions de ces données produites par d’autres avant eux. Badiou va très loin dans la remise en discussion des fondements conceptuels et plonge pour cela dans les mathématiques contemporaines les plus fondamentales ( = la théorie des catégories, des topoi et des faisceaux) qui sont ce qui a pris la place de l’ancien fondement des mathématiques, la théorie des ensembles. Badiou en extrait des idées philosophiques puissantes, liées pour ainsi dire à la force théorique des mathématiques, de leur plasticité et de leur incertitude (cela a un rapport à la fois avec la théorie mathématique de l’infini et avec la théorie des relations). Deux notions fondamentales (infini et relation) où la réflexion de Hegel, qui ne s’est pas appuyé sur les mathématiques, est tragiquement faible. Là-dessus Badiou se met à reconstruire la philosophie (à l’heure actuelle, à 79 ans, encore vaillant, il est en train de bosser dur dans cette direction : on attend la publication de la troisième partie de son système, après la première (L’être et l’événement, 1988) et la deuxième (Logiques des mondes, 2006). A l’intérieur de cette philosophie bâtie sur les idées fortes des mathématiques (plasticité, incertitude, soit techniquement parlant : « forçage », « généricité », « faisceau », « espace étalé » …) Badiou déploie une forme qu’il présente comme la structure de l’agir exceptionnel : la forme des grandes aventures qui peuvent donner un sens à la vie humaine. C’est la théorie des procédures de vérité (prochain épisode !). Remarque : Badiou est véritablement haï par pas mal de gens. Il y a des raisons à cela, négatives et positives. Négatives : dans sa radicalité de gauche Badiou est parfois très dur, jusqu’à faire peur (du genre : pas de révolution sans violence [mais : sur ce point il semble évoluer, mais il garde une réputation sulfureuse]). Positives : par la splendeur des structures de pensée qu’il élabore il fait de l’ombre à tous les penseurs médiocres, qui ne lui arrivent pas à la cheville et qui n’en sont pas moins pétulants. À suivre…

 

 

Post-scriptum: ce texte (flash-présentation orale au tout début de Nuit Debout Nice) est d’abord paru dans le n°319 du « GarRi la nuit », l’hebdo papier – et PDF – de Nuit Debout Nice

 

 

 

5 commentaires

  1. Wow! Quel prosélytisme, Alessio !
    Mais nous… comment le dire?
    On ne se cherche pas de maîtres a penser sur Art Debout ! 😉
    C’est un peu l’enjeu de Nuit Debout, aussi, commencer à penser par nous-memes.
    Pourquoi ne nous parles-tu pas de Jorion? Pour changer?

    Personnellement, je crois aussi à l’art apres la philosophie (comme disaient les conceptuels).
    Sinon on s’appellerait philosophie debout ! 😉

  2. Par ailleurs, c’est vraiment intéressant ta présentation, mais j’ai bcp de mal avec ton ‘intuitivement, la réalité est mathématique’. C’est de Badiou? Intuitivement? C’est bien commode!

    Sur cette question, je trouve un article intéressant, ici:
    https://vivrespinoza.wordpress.com/2012/04/24/ladequation-des-mathematiques-a-la-realite-eclairee-par-spinoza/

    Mais, ici encore, je ne peux pas adhérer a des formulations comme :

    « L’applicabilité des mathématiques signifie qu’il y a un lien entre l’esprit humain et le monde naturel. »

    Comme l’a tres bien montré Hegel, il n’y a PAS de ‘monde naturel’ ‘immédiat’, et antérieur a toute culture, toute médiation. le monde n’est que ce que nous avons contruit. Et comme l’un de nos principaux outils est mathématique, et bien… le monde est donc mathématique.

    Pour comprendre la profondeur de l’enracinement culturel des mathematiques dans notre culture, il faudrait sans doute remonter… a Pythagore.

    Quand je lis que dans L’Éthique, Spinoza « présente la Pensée et l’Etendue comme  deux expressions de la même Totalité à laquelle l’homme appartient » j’ai envie de corriger que la pensée de l’étendue… appartient en effet a la pensée.

    On prend un peu trop souvent l’image que nous projetons du monde (certes, sur grand écran) comme ‘donnée’. La fable de Borges sur la carte a l’échelle un pourrait etre avantageusement adaptée pour décrire une image du monde a l’échelle un. C’est enfermés dans cette image que nous vivons !

  3. Bien sur notre projet ici c’est d’ouvrir des brèches et de sortir de cet enfermement dans cette image construite mathématiquement a partir du 15 e. Pourquoi pas sortir de la domination des mathematiques tant qu’on y est? On le fera au moyen de toutes sortes de cultures exogènes, de la pensée féministe (elle-meme exogène a tel point elle a été inaudible jusqu’ici), de la poésie, et de l’art, dont les prémisses ne sont pas aussi strictement culturelles. Tu me diras qu’a suivre le marché, elles sont pourtant actuellement tres américaines, ce n’est pas faux, mais c’est cet art instrumentalisé par les marchés qu’on remet en question ici. Tu me diras que remettre en question sa propre culture est un travail de ouf, c’est vrai, mais la culture humaniste (le paradigme? l’épistémè?) est parvenue au-dela du point de basculement today, elle est deja obsolete, clairement, et ça veut dire qu’une autre se met en place insidieusement. On peut juste donner un coup de pouce… pour que ça parte du bon coté…

  4. Rémi, je t’avais répondu comme un couillon (sorry!), je te réponds constructivement bientôt 🙂 Merci pour tes commentaires!

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