NOUS (suite)

3- Poésie armée

Alors quoi ? Alors il faut aller plus loin, il faut essayer encore, il faut ouvrir la boite, si la SF ne suffit pas, inventer un genre, inventer une langue, alors j’ai commencé à écrire, je me suis dit je commence, allez hop ! on y va, je commence, j’écris, mais je raye, je raye beaucoup, je raye presque autant que j’écris, je bataille avec les monstres, les phrases toutes faites, déjà écrites, le genre de machin ranci qui se forme sous les doigts sans qu’on le veuille, on dirait même que ça écrit les doigts au lieu du contraire, monstre à cent mille têtes, tu peux les sabrer à tour de bras, elles repoussent, elles repoussent aussitôt, je me démène dans un champ de mots, moi, Quijote je mouline des mots, je sue l’encre, je bricole des trucs, des machins, des bidules, pas des phrases, pas vraiment des phrases, le moins de phrases possible, le moins de phrases possibles pourtant les mots s’enclenchent tout seuls, sans mon accord, sentencieux, en des sentences toujours déjà jugées, toujours déjà guillotinées, je raye, je bataille contre ma langue, contre ma propre langue, ma sale langue, est-ce cela penser, cette bataille avec les mots, accouchement douloureux, de quoi ?

Alors, penser et dire, en un seul geste, rapide, décisif, pêcheur de truite en eaux troubles, une pensée non vivement ferrée s’esbigne, retourne direct au jus, penser et dire, penser et écrire, nous y voilà ! Saisir vivement, tirer au jour cette bestiole qui encore enfouie, gigote frénétique, s’agite sous la surface, mais qui, poisson abyssal explose à la lumière, penser et dire quoi ? Pourquoi dire ? Pourquoi faire ? Où est l’urgence ? L’urgence n’est-ce pas plutôt : ne pas penser ? Ne pas dire ? Ne pas penser–et–dire–toujours–et–encore–la–même chose ? Même pas le temps d’une phrase ! Ne pas se perdre dans le creux des « idées » ! Mais si ce ne sont pas des idées, qu’est-ce ? Que sont-ce ? Des signes ? Des sons ? Pourquoi pas plutôt le silence ? Ne rien dire ? Ne surtout pas penser ? Se taire ! Se taire comme acte, ne pas participer au discours, ne pas participer du discours, est-ce cela la poésie ? Supposons que la pensée soit poiétique, par définition, création d’une langue, supposons… et pourtant sans langue, pas de pensée, les deux se créent mutuellement à chaque instant, dans un double mouvement, la pensée qui prend forme de langue, la langue qui prend forme de pensée.

Penser et dire, activer des circuits de neurones, créer de nouvelles connections langagières, une nouvelle syntaxe, de nouveaux mots si besoin est, nouvelle ponctuation. Je suis là où je pense. À condition de penser vraiment. Je suis ce que je pense. Je suis exactement cet influx électrique, cette chimie, ces neurones. Je suis cette réaction, cet état instable, cet instant. Mais le langage, si on ne le casse pas en morceaux, si on ne le viole pas, si on n’est pas dans la bataille avec le langage, la lutte avec l’ange du langage, ne peut que répéter indéfiniment le déjà dit, le déjà pensé. Comme on ne voit que ce que l’on connaît déjà, ou alors l’art, ou alors la poésie, parce que la poésie c’est ça justement, l’invention, la réinvention de la langue. Alors la voie poétique, la voie poiétique. Suivant une haute idée de la poésie. De sa puissance de réinvention. La poésie comme forme limite du langage. La forme informe de la pensée en train de se penser. Non encore répertoriée comme forme (du discours). Une forme possible. La voie poétique comme invention d’une forme ouverte. Qui laisse apparaître le ça de la pensée. La pensée avant même qu’elle ne soit pensée. La pensée avant qu’elle ne soit transformée en idées, calibrée, organisée, ordonnée, classée, castrée !

Sans la poésie, sans l’arme de la poésie, sans la poésie armée, aucune parole philosophique, aucune parole politique, aucune parole sur nous, simplement ça et pas plus, ne peut être vraie, c’est à dire quoi ? Qu’est-ce que le vrai ? Ce qui n’est pas faux ? Et qu’est-ce que le faux ? Ce qui n’est pas présent ? Là ? Maintenant ? Devant nous ? Une parole vraie serait une parole du présent, serait une parole présente, serait une parole qui parle dans le présent, qui parle le présent, et ça, parler dans le présent ou même parler le présent, aucune langue ne peut le faire sans se réinventer au même moment, parce que, sans même s’en apercevoir, on vit et on parle dans le passé, on vit et on parle avec des pensées déjà pensées, avec des mots déjà dits, on vit le regard dans le rétroviseur, et de ce qui se passe autour de nous on ne vit et on ne dit que la part morte, on est incapables absolument de dire ou de vivre ce qui se passe, ici, maintenant. Le vrai ? C’est le vivant ! C’est l’insaisissable ! Essayons un instant. Parler dans le présent ? J’écris, je frappe les touches de mon clavier, le soir tombe doucement, le vent s’est levé et les bambous heurtent les murs de la maison, par la baie vitrée, la mer, sur la droite l’ile, un bruit de moteur, un bateau de pêche qui rentre au port, devant moi un matelas à même le sol, une vieille chaise longue en bambou, devant moi, plus près, mon ordi posé sur mes genoux.

J’écris, je relis, je relis ce qui est devenu une histoire, une fiction, j’écris et puis mes doigts se posent, je cherche des yeux autour de moi, je renonce, je peux parler DE CE QUI arrive maintenant, mais impossible de parler CE QUI arrive maintenant, je suis piégé par la réflexivité, j’écris, un homme écrit, où est le vrai ? Où est la vie ? Peut-elle se cacher dans une description ? Une description en temps réel ? Des artiste ont tenté cela, en ont montré l’absurdité, l’impossibilité. Larsen. La vérité est dans la dé-scription, la désécriture, le défaisage de l’écriture, le démontage du métier de l’écriture, la vérité cest dans cet acte, dans cette tentative, tentative de dire, et de dire ce que je ne sais pas, c’est ça le miracle de l’écriture, cela se forme devant mes yeux et je suis mon premier lecteur, et cette vérité là, la vérité de cette tentative, je ne peux pas la dire, pourtant la vérité est ce que je dis, paradoxe, la vérité est ma lutte avec les mots, une bataille que je ne peux pas gagner, mais que je peux ne pas perdre, est-ce bon ? Est-ce mauvais ? Est-ce vrai ? Est-ce vivant ? Je suis celui qui décide de la vérité, de la vie, je n’ai pas le droit de tricher, je ne triche pas, parfois je me trompe, j’échoue, j’efface, je recommence, la vérité ? C’est que j’ai quelque chose à te dire, lecteur, qui te concerne, qui me concerne, qui NOUS concerne, cette chose que je ne connais pas moi-même.

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