Zo d’Axa, De Mazas à Jérusalem, ou Le grand trimard (extrait)

8 mai 1898. Zo d’Axa et ses amis promènent un âne dans tout Paris sur une carriole, et le présentent comme leur candidat aux élections législatives. L’âne sera finalement embarqué par la police.

 
 

Dans ce court extrait (les premières pages du livre, en fait) Zo d’Axa raconte son arrestation, en 1891, à 27 ans, et sa détention à la prison parisienne de Mazas pour «participation à une association de malfaiteurs» et tout ça… pour avoir lancé une souscription pour les enfants des détenus après l’arrestation de Ravachol et de ses compagnons et distribué l’argent aux familles. La suite du livre raconte son périple, de Londres, ou il retrouve Georges Darien, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, en Grèce, puis Constantinople, et Jaffa, ou il est a nouveau arrêté, remis aux autorités françaises, rapatrié, emprisonné à Marseille, puis à la prison Sainte-Pélagie. Ces temps où les opposants étaient transformés en terroristes rappellent diablement (pour parler en langue de l’époque) les nôtres!

Cf. courte bio en fin d’extrait.

(Le livre est republié aux MUTINES SEDITIONS et on peut en principe le trouver dans les librairies suivantes, Quilombo, 23 rue Voltaire, et Publico, 145 rue Amelot, Paris,11e…)

 
 
 

L’arrestation.

« Tout cela s’est passé très vite. Un vendredi d’avril, huit jours avant le 1er mai ! À cinq heures du matin, coup de sonnette à mon domicile, tapage dans les escaliers, envahissement de mon logement : c’est la police qui vient perquisitionner.

Les papiers sens dessus dessous, on cherche des armes dans le bureau ; la vaisselle dérangée, on veut de la dynamite dans le bahut de la salle à manger.

Bref, pour ne pas partir les mains nettes, ces messieurs de la mission — ils sont douze — font une rafle de lettres d’amis, s’emparent de quelques manuscrits au hasard et choisissent parmi les publications qu’ils trouvent celles dont la couverture est rouge.

La perquisition n’était du reste qu’une préface. À présent, l’arrestation. Nous filons en fiacre au Dépôt.

Réception plutôt caractéristique. Les agents me mènent à une façon de kiosque vitré où griffonnent sur des registres trois gardiens en uniforme. Nous attendons dans une vaste salle aux murs en pierre de taille, devant le guichet du kiosque. Tout à coup l’un des gardiens à figure congestionnée lève la tête, le képi sur le coin de l’oreille :

— Découvrez-vous, me crie-t-il brusquement.
— Pour qui ?
— Ah ! C’est comme ça, nous verrons. Cachot. Pain sec. Me saluerez-vous ?
— Je ne crois pas.
— Emmenez-le ! gueule-t-il tout agité sur son rond de cuir.

Ça s’annonce bien. La cellule dans laquelle on m’enferme pleure d’humidité sur les murs, le lit est sans paillasse, la chaise est grasse, il faut marcher de long en large dans un espace de trois mètres.

Ainsi donc ce n’est pas un rêve. Je suis en prison. J’ignore quelle accusation on tente de faire peser sur moi, mais enfin il ne peut être question que de notre endehors. Correctionnelle et cour d’assises ne suffisent plus : en me séquestrant, on veut l’étrangler aujourd’hui… Une coïncidence fait que, ces jours prochains, ce sera son anniversaire !

En mon esprit je le fêterai.

Nous pouvons regarder en arrière. La lutte ne s’est pas faite contre des moulins à vent. Nos campagnes eurent de l’écho, tous les journaux vinrent à la rescousse quand nous lançâmes ce cri pour un forçat, pour ce malheureux Reynier que de lâches rancunes et de judiciaires complicités retiennent depuis huit ans dans les chiourmes de l’île Nou, en châtiment d’un crime commis par deux compères dont l’un est conseiller municipal et l’autre prêtre.

Hier encore, c’était pour les petits, pour les enfants des « compagnons » détenus, il s’agissait de ne pas laisser mourir de faim les mioches dont la Société frappe implacablement les pères parce qu’ils sont des révoltés. Notre appel ne fut pas vain : des gueux donnèrent les sous qu’ils avaient et tout ce qui porte beau un nom dans la littérature et dans les arts s’inscrivit en la volonté de tendre la main aux plus faibles.

Ceci réapparaît à l’esprit, s’impose et n’est pas puéril…
Et je pense encore aux camarades désintéressés qui bataillent avec nous, en avant-garde, à ces fils de bourgeois qui auraient pu couler béatement leur vie et qui ont préféré le combat pour l’idée et pour la joie ; je pense à ces déserteurs de la bourgeoisie passés avec leur plume et leur vaillance du côté des opprimés. Une sorte d’exaltation me prend ; ce m’est bon de me souvenir et combien peu m’importe, en ce moment, ce stage sous les verrous si mes camarades restent libres et d’aplomb — s’ils me gardent mon poste pour bientôt. »

Histoire de brigands.

Un bruit de clefs. La porte s’ouvre. Le juge d’instruction m’envoie chercher.
Une suite d’escaliers, de couloirs, de longs corridors. Un garde municipal me sert de guide et, pour que je ne le perde pas sans doute dans ce dédale, il a la délicate attention de me passer le cabriolet. Encore des escaliers, des couloirs… nous arrivons dans l’étroite salle d’attente qui précède les cabinets des magistrats instructeurs. En face de nous une plaque avec ces mots : M. Anquetil, juge.

Nous pénétrons chez ce magistrat. Qu’inventera-t-il ?

Le personnage est effondré dans un fauteuil, l’air vanné. Il me fait lire par un greffier un long factum m’imputant ce crime : je suis affilié à une bande de malandrins.

Au moins je sais à quoi m’en tenir. La trouvaille est originale.

Et, comme je ne bronche pas, l’Anquetil, mâchonnant ses mots, m’interpelle :

— On a saisi chez vous des journaux révolutionnaires, des papiers… nous avons des preuves.

— Vraiment ?

— Il y a même une liste, une liste d’adresses !

Triomphalement il me la met sous les yeux ; c’est le répertoire des abonnés du journal !…

— Une liste d’adresses, insiste-t-il en agitant son papier, c’est grave. Pourquoi nier ?

— Je me le demande.

— D’ailleurs vos articles promettaient, vous avez tenu. Nous vous guettions. Nous établirons vos rapports avec des gens compromis. Vous expédiez de l’argent à des familles sans aveu. C’est concluant. Qu’avez-vous à répondre ?

— Rien.

Non, rien ! Car ce serait être dupe une fois de plus et cette fois-là ridiculement que de se prêter à ce jeu, que de croire à un reste de loyauté chez ces magistrats au regard fuyant qui vous interrogent… et qu’on juge.

Rien à répondre, rien jamais !

Car ces individus vous assaillent par ordre, car vos répliques mêmes — astucieusement dénaturées — échafauderaient le réquisitoire.

— Maintenant voilà le procès-verbal : signez.

— Non.

— Garde, faites sortir l’accusé.

Et le magistrat tend au garde un billet ainsi conçu :

« Nous, Anquetil, juge d’instruction au tribunal de première instance, mandons et ordonnons à tous agents de la force publique de conduire en la maison d’arrêt de Mazas.
Zo d’Axa, 27 ans, inculpé d’ASSOCIATION DE MALFAITEURS ».

Mazas.

Le garde me reconduit jusqu’à une porte cochère devant laquelle une voiture cellulaire stationne. Une dizaine de pauvres hères dépenaillés nous rejoignent. La voiture est bien pour nous. Un à un, nous nous hissons, on nous cadenasse et, en route !

Il suffit d’avoir fait un court trajet dans ce véhicule aux ressorts inconnus, il suffit d’avoir étouffé pendant un quart d’heure sans pouvoir changer de position, enserré dans un cabanon, secoué contre les parois parcimonieusement piquées de jours ventilateurs, il suffit de la plus courte excursion en voiture cellulaire pour apprécier à jamais l’image du « panier à salade ».

Nous arrivons à la nuit tombante. C’est ici Mazas. Les lourdes portes qu’on referme, les sentinelles qui vont et viennent, les murailles en moellon grisâtre, l’écho même des pas dans le lointain, tout est d’une tristesse pesante.

On procède aux formalités de l’écrou : les noms, prénoms ; la taille à la toise, un signalement par à peu près.

Puis c’est la fouille ou plutôt le déshabillement complet.

Tout ce que vous aviez sur vous, vêtements, linge et menus objets, s’entasse pêle-mêle sur le sol carrelé où bientôt, les pieds nus, comme les jambes et le torse, vous attendez.

On vous jette un pantalon d’un gris douteux, une veste courte balafrée de déchirures, une chemise sans boutons ; vous reprenez vos chaussures et vous voilà équipé, assistant au détroussement de vos poches.

Dans ce coin sinistre, entouré de gardiens à figures rébarbatives, à la lueur indécise de la lampe, ce grouillement d’hommes sur les effets qu’on vous a forcé de quitter remet en l’esprit quelque épisode de la forêt de Bondy.

L’obscurité règne absolue dans la nouvelle cellule où l’on me « boucle » ensuite.
Pour finir cette journée mouvementée, éreintante, pas même un croûton de pain : qui dort dîne !

Je cherche à tâtons ma couchette et la fatigue, jusqu’au matin, me gratifie d’un sommeil lourd.
Une cloche carillonne.
C’est le réveil. Des trousseaux de clefs s’agitent. On entend, les unes après les autres, s’ouvrir et se fermer les portes de la longue file des cellules. Le bruit se rapproche, un gardien paraît :
— Eh ! Le n° 9, debout ! Votre bidon ? Vous ne voulez pas d’eau ?
— Mais si.
— Votre bidon ? répète-t-il en disparaissant ; vous ne voulez pas d’eau, bon, vous en aurez demain.
Il est joyeux, mon geôlier. Enfin ! Je me lève. La couchette sépare la cellule transversalement. C’est une barricade contre la circulation. Elle ne doit probablement pas rester ainsi établie pendant la journée. J’en ai presque aussitôt la preuve : le gardien réapparaît, sanglé dans son uniforme vert à passepoil jaune, boutons de cuivre, qu’il porte comme un sous-off rengagé, voix rude :
— Allons, pliez vos couvertures, décrochez le hamac… et tous les matins au réveil.
La cellule est petite, mais très claire, d’une clarté dure se réverbérant sur le ciel. Comme meubles, le fameux bidon en zinc, un baquet à couvercle, une table massive et une chaise grossièrement paillée attachée à l’un des pieds de la table par une chaîne de fer.

À la hauteur du guichet pratiqué dans la porte se trouve une planchette sur laquelle doivent se placer les vivres que l’on fait passer du dehors. On y dépose un pain noir, pas de ce beau pain de soldat à la croûte croquante et dorée, un pain veule, humide, une boule de son ! Vers neuf heures on apporte une gamelle dans laquelle un rond de carotte flotte sur la transparence d’un liquide. Dans l’après-midi, à trois heures, second et dernier repas : du riz. Sa blancheur est immaculée, les grains sont beaux, fermes et rebondiraient sur le sol. Un fakir s’en régalerait peut-être — je ne savoure pas ce bouddhisme-là. »

Mais ce qui devient pénible vraiment c’est le ton sur lequel à tout propos et hors propos l’on vous interpelle. C’est l’insolence du garde-chiourme. Vingt fois au guichet une tête se montre, maussade, avec des regards circulaires :

— Balayez ! Il y a des mies de pain par terre. Ouvrez la fenêtre. Fermez la fenêtre. Remuez-vous… au lieu de rêver à vos sales histoires !

Et vingt fois par jour, le petit battant du guichet se referme et claque, comme sur la joue.

Se représente-t-on bien, s’imagine-t-on les sensations de l’homme plutôt pointilleux en somme dans la vie et forcé d’endurer là toutes les grossièretés ?

Il est pourtant simplement prévenu.

Cela ne fait rien. Pas de fumée sans feu. Pas de mandat d’amener sans tare ! D’ailleurs, quand un magistrat vous injurie par ses soupçons, n’est-il pas normal que les valets de prison vous accablent de leur mépris exubérant ? 

Mais c’est alors précisément, c’est alors qu’impérieusement on sent le besoin de se redresser plus fier. La susceptibilité grandit. On regimbe. On réplique, le verbe hautain. C’est du respect qu’on exige, et c’est le cachot qu’on obtient.

J’en ai goûté.

Dirai-je que le cachot parfois serait reposant.

On arrive à détester la lumière crue, implacable pendant les longues, longues journées sur les murs blancs de l’ordinaire cellule ; lumière crue — cruelle.

Le cachot, lui, est sombre presque. Et tant mieux ! Là, pas de lit : une couverture. Cependant l’on est moins épié, moins apostrophé. C’est un peu l’oubliette. On s’enroule dans la couverte, comme au campement, et dans la pénombre, on songe très loin…

Seulement, c’est le pain sec.

Et puis après ? Non, le plus insupportable n’est point le côté matériel. C’est bien le contact du geôlier malfaisant, provocateur. Quel soulagement quand vient le soir et que, de cellule en cellule, pour la dernière fois, l’homme bourru grogne en prononçant :

— Couchez-vous !

Encore un jour de fini. Pas drôle. Il y a bien eu la promenade, mais c’est une distraction mince.
Trente minutes à déambuler dans une cour circulaire, divisée en compartiments, rayonnant sur un belvédère central d’où le gardien domine chaque secteur.

C’est la cellule en plein air.

Toujours doit-on pour s’y rendre subir les dernières avanies. Lorsque le moment est venu, un gardien hurle :

— Envoyez !

La porte s’ouvre, il faut être aux aguets, prêt, et s’élancer.

Vite ! Rapide, au long des cellules. Comme la bête forcée au gîte. Et vers cette issue, là-bas, qu’entrouvre un surveillant rogue. Plus vite ! Et c’est l’enfilade affolée dans la souricière. La promenade ! À qui le tour :

— Envoyez ! Au trot ! Au trot ! Sacré nom, voulez-vous trotter…

Moi, ça me fait ralentir le pas. »

Intermède.

On serait trop à plaindre, je crois, si l’on avait la romanesque tendance de dramatiser les choses. La réalité suffit. On est victime, cela ne fait pas de doute. L’existence cellulaire est ignoble, c’est entendu. Mais enfin, on garde, je l’avoue, une heureuse tournure d’esprit qui permet d’entendre quand même parfois tinter la note gaie. Ainsi au moment de la fouille il y eut un incident qui me paraît un intermède. J’avais déjà retiré mes effets, les gardiens accroupis retournaient mes poches. Tout à coup l’un d’eux, en lâchant mon veston, pousse un cri :

— Quelque chose a bougé, là-dedans !
— Allons donc !
— Je vous dis que quelque chose a bougé !

Ce fut une panique : bombe, explosion, marmite à renversement ! Un silence où planait de l’effroi — on eût entendu brûler une mèche.

Cependant le plus déterminé des gardiens, tel un héros esclave du devoir, s’avance et, avec mille et une précautions, reprend ma veste. Chacun de ses mouvements est mesuré, compté, décomposé, subtil, moelleux si j’ose dire.

Il palpe d’un geste lent, scrutant les doublures.
Il glisse sa main dans une poche et en retire, à demi détournant la tête, un corps qui semble en effet s’agiter, humblement dissimulé dans des feuilles de salade… C’est une modeste tortue.

— Ah ! Celle-là est roide.
— Il faut en rendre compte au brigadier.

Mais voici bien une autre histoire. Le brigadier ne veut pas assumer la responsabilité d’une décision. Pensez donc ! Que doit-on faire — le cas n’a pas été prévu — que doit-on faire de l’animal ?
Problème ardu.

La scène se prolonge et tourne au plus intense grotesque : au milieu de la double rangée de cellules, le groupe d’hommes en uniforme gesticule, autour de la petite tortue. 

Le gardien-chef est accouru, il examine, pèse et juge :
— Où est la bête ?
— Là, là, indiquent tous les doigts tendus.
— Fourrez cette vermine au vestiaire.

Pellisson eut moins de chance encore avec sa célèbre amie. Je m’amuse à certains détails, mais les petits côtés qu’ils évoquent ne sont pas pour faire simplement sourire. Le très sommaire mobilier dans lequel je me prélasse aujourd’hui, qui sait si ce ne sera pas demain l’installation rudimentaire du plus sceptique des lecteurs ? L’hospitalité cellulaire est, à Mazas, éclectique : tout le monde est à la merci des caprices d’un magistrat. Ces minuscules incidents, contés comme ils se présentent, offrent, à n’en pas douter, une saveur spéciale d’avant-goût !

Pauvre tortue ! Jolie d’ailleurs sous sa carapace d’ocre chaud décorée d’hexagones frangés de noir. En l’emportant j’avais pu croire que, dans ma prison, elle romprait la monotone immobilité des choses. Espoir déçu. Quelques jours après, le brigadier des gardiens, un vieux à moustaches grises, pénètre chez moi, l’air courroucé :
— Votre bête fait un train du diable au vestiaire !

Le même jour, un monsieur au képi triplement galonné, mais de figure paterne cependant, passe en tournée d’inspection.

Ce monsieur est le directeur.

Il aime les animaux, m’explique-t-il : la tortue sera donnée à n’importe qui du dehors.

— Pourquoi ne la laisserait-on pas dans ma cellule ?
— Elle y mourrait…
— Hein ?…
— Oui, le manque d’air. 

Au secret.

Dans le silence de la cellule close, on sent l’heure couler seconde à seconde, grain à grain comme au sablier.

Voilà trois semaines que cela dure, sans nouvelles de l’extérieur, sans la visite des êtres chers ; famille, amis frappaient en vain aux lourdes portes de Mazas. Je voudrais légalement me défendre, je ne pourrais. Ce qu’on accorde presque aussitôt aux prévenus les plus compromis, on persiste à me le refuser : je n’ai pas droit à un avocat. Je végète retranché du monde. La consigne est formelle, l’intérêt de l’instruction l’exige : Je suis au secret !

Et la comédie énervante continue. Du reste, en fait d’instruction, il n’y a seulement pas eu tentative d’un second interrogatoire. On ne se donne pas la peine de masquer l’arbitraire de la détention.
Pourquoi se gêner, et pour qui ? 

Les jours s’enlaidissent en se recommençant.

Depuis la cloche, à l’aube, qui précipite en bas de la couchette, jusqu’à la nuit si lente à s’appesantir, c’est le va-et-vient piétiné comme dans les cages.

L’habitude se fait tyrannique des quatre pas comptés dans un sens, demi-tour et quatre pas dans l’autre. Des obsessions s’emparent de vous : vos pieds se posent aux mêmes places, vous tournez du même mouvement brusque. Encore, encore et tant de fois…

Nulle envie de s’asseoir devant la table et d’écrire ; une vague incertitude façonne des visions flottantes ; on les suit d’un pas fatidique, de long en large, les bras ballants. On attend quelque chose, on ne sait pas au juste quoi ; mais du nouveau. Ce ne peut plus tarder. Elle est imminente, la communication quelconque. Est-ce pour tout de suite ?

Un soubresaut et l’on s’arrête.

Et l’œil guette la porte et attentive est l’oreille. Mais rien. Le manège reprend : quatre pas, face au mur, demi-tour… 

Un physique besoin d’activité s’use peut-être à ce jeu. Peut-être aussi trompe-t-on le désir d’éperonner les lenteurs des heures en arpentant plus d’espace.

Les instants ne s’infligent pas moins comme de stagnantes époques.

Les journées semblent ne devoir plus finir. Cette sorte de faction fiévreuse, toujours sur le qui-vive, singulièrement aiguise les sens ; l’ouïe acquiert une très spéciale acuité : on distingue l’approche de tels ou tels surveillants, gardien de service ou directeur.

Car le directeur a la coquetterie d’entrer souvent dans les cages. Il arrive l’air doucereux, faussement bonhomme, questionneur.

Il sait que l’isolement, une longue privation de la parole, rendent loquaces les moins causeurs. Il tient d’instinct l’emploi de « mouton ».

C’est son plaisir.

Et, une fois, c’est le mien de lui dire ce que je pense de ce régime cellulaire :

Une belle chose, la réclusion !

Et faite pour sauver, n’est-ce pas ? Les malfaisants, ces malades.

Eh bien ! Regardons-la, cette médication sociale, cette cure pour les défaillants. Abandonné à l’idée fixe, l’homme saigne sa vie. Il en est qui ne supportent pas les angoisses de la prévention. On en décroche journellement qui se balancent aux barreaux, le cou cravaté de leur chemise en lanière.

Parfois ce sont des innocents.

L’isolement ronge l’énergie.

La cellule est pervertisseuse. D’autres hommes s’abîment lentement. Pour échapper au présent, les plus chauds souvenirs s’évoquent. Les tempéraments s’exacerbent, l’esprit se détraque, la rage charnelle l’emporte et flambe dans la solitude… Me direz-vous que vous ignorez les inscriptions qui souillent les murs, ces aveux gravés à coups d’ongle, tous ces aveux révélateurs ? 

C’est du propre, l’œuvre pénitentiaire !

Dès les premiers mots, je vis bien que mon interlocuteur, geôlier-chef de 1100 détenus, dissimulait assez mal une sourde irritation ; mais il se ressaisit très vite, reprit son allure pateline et avec un clignement d’œil :
— Compris, fit-il. Avant tout, moi, je suis un humanitaire…

J’eus l’occasion de vérifier ce touchant humanitarisme. Il se manifeste à loisir dans les plus infimes détails. Je m’en aperçus quand, souffrant au point de ne pouvoir me traîner à la salle de visite, on me laissa sans aucun soin, pour éviter au docteur la petite corvée de venir lui-même.

Un infirmier le remplaça — il paraît que c’est habituel — et l’infirmier traita la fièvre en la noyant dans la tisane.

L’administration paternelle ne connaît qu’une chose : l’eau de réglisse.

Le plus fort, c’est qu’en la circonstance cette panacée me réussit. Donc je n’appuie pas, sentant de reste la hâte d’en venir enfin à ce qui doit, bien autrement, retenir l’attention poignante. Le règlement, odieux en lui-même, est aggravé dans la pratique par de mesquines cruautés.

La répression sent la vengeance.

Si ce n’est pas un mot d’ordre, c’est tout au moins le laisser-faire. On abandonne les détenus à l’inconscience des gardiens qui se croient un devoir de haine.

C’est encore dans cette prison-type, à peu près à la même époque, qu’un jeune détenu toussant trop fort fut guéri radicalement : on le conduisit à la douche et on l’aspergea d’eau glacée.

— C’était, disaient les gardiens, la méthode hydrothérapique !

Elle réussit : l’enfant mourut…

Je n’invente rien, je précise même ; d’autres que moi connaissent le fait.

Il y a une mère qui pleure.
L’assassiné s’appelait Chabard, et il avait dix-sept ans !

Le « compagnon » municipal.

Un matin, on me prévient de me tenir prêt pour aller au service anthropométrique.
Les malfaiteurs doivent être mensurés !

Je ne fais pas de difficultés, voulant voir de près l’officine du réputé docteur Bertillon. À neuf heures la voiture cellulaire me conduit à la préfecture. Dans un vestibule, un brigadier clame des noms. Les détenus qui, tour à tour, répondent, n’ont rien de l’aspect qu’on prête d’ordinaire aux habitués des maisons centrales : ils vont fiers, le pas léger, silencieux et comme méprisants. Mais je ne me trompe pas, la plupart de ces prisonniers sont de simples révolutionnaires. Ce sont des propagandistes qui, sûrement, ne se sont pas fait prendre une pince-monseigneur dans la main.

Vite on échange quelques mots. Les derniers incarcérés donnent des nouvelles : les trois journaux qui constituent, à Paris, la petite presse irréductible, ont été également visés.
Même procédé que pour l’endehors.

Le rédacteur de la Révolte et celui du Père Peinard sont arrêtés.

Arrêtés aussi : les orateurs des groupes, les hommes d’action ; arrêtés, à tort et à travers : une soixantaine d’individus qualifiés dangereux par les rapports de police.

Tous n’ont pas le même idéal, ni les mêmes raisons déterminantes, ni la même foi dans l’avenir ; cependant ils ont une tendance commune, désintéressée, vers le mieux. La voilà bien, l’association !
Je ne connais pas tous mes complices ; mais je les aime.

On est heureux, après les journées soumises au contact unique des gardiens, d’enfin se retrouver entre hommes.

Que veut-on faire de nous ?

Certains envisagent déjà l’hypothèse d’être transportés en masse vers la Guyane ou la Nouvelle. Le gouvernement, qui nous assimile aux escarpes professionnels, peut tout commettre. Du moins nous lui refuserons la satisfaction de plaisanter notre attitude. Ensemble, maintenant, on se sent les coudes, on défie le sort.

C’est de l’entrain communicatif.

Le brigadier n’obtient plus le silence qu’il réclame ; il veut nous faire aligner et finalement il y renonce. Il crie, tempête inutilement. La gravité des circonstances, la solennité du lieu ne nous émeuvent pas, décidément.

Et l’appel continue dans un réjouissant brouhaha…

Une invasion de municipaux, autant de gardes que nous sommes d’hommes. On nous passe prestement le cabriolet et nul ne se récrie ; on accepte les choses gaiement :

— Au revoir, à plus tard.

Nous nous engageons, en file indienne, assez espacés toutefois, dans les interminables couloirs du Palais aux plafonds en voûte — un aspect de catacombes. La procession s’allonge, nullement lugubre.

À un détour, le garde qui me précède lâche son prisonnier, revient sur ses pas et dit à son collègue :
— Laisse-moi celui-là. Changeons.

Le collègue accepte, et m’abandonne au nouveau venu. Que me veut donc cet homme d’armes ? A-t-il l’intention de me faire sentir plus près la chaînette des menottes ? C’est un garçon d’une trentaine d’années, très brun, la figure franche :

— J’ai voulu vous dire, fait-il à voix basse, Véry, le cabaret Véry — sauté lundi soir !

Et le municipal se met à me donner des poignées de main avec une effusion rare :

— Oui, dit-il, je suis un compagnon !

Mais nous avons rejoint la tête de colonne. À dix on nous fait entrer dans un primitif vestiaire : bancs et portemanteaux. Un seul garde nous suit. Ce n’est pas le mien.

Le novateur Bertillon paraît, entouré de ses aides.

— Déshabillez-vous ; pieds nus. Conservez seulement la chemise et le pantalon.

On pénètre dans la chambre ardente.

Que ne m’a-t-on pas mesuré ? Des appareils et des compas permettent à ces spécialistes de toiser les gens à leur valeur. La largeur de ma boîte crânienne est connue à un millimètre près. On sait ma hauteur debout, ma hauteur assis, la petitesse de mon oreille droite et la longueur de mon pied gauche. Et bien autre chose encore. Tout en m’évaluant l’index, un employé daigne m’instruire : C’est la société qui se défend !

L’unique lacune peut-être est de ne pas noter la valeur du haussement d’épaules.

— Pas de tatouage ?

Les détails s’inscrivent sur une fiche. La fiche va dans un casier ; avec la photographie, tout à l’heure, ce sera complet. Les récidivistes ne peuvent plus, une fois qu’ils ont passé ici, nier leur identité. Voilà l’avantage apparent. Il y en a d’autres :

M. Bertillon fait des affaires.

Ce monsieur qui cède aux journaux, pour quelques lignes de réclame, les portraits d’assassins célèbres, laisse vendre ces mêmes portraits fort cher à des amateurs.

Aujourd’hui, si c’est le tour de modestes personnalités qui ne seront pas très demandées, si l’on nous impose à nous l’avilissante inquisition, M. Bertillon, le métromane, corsera du moins sa collection. 

À un étage supérieur, devant l’atelier de photographie où se confectionne le petit musée, nous prenons rang pour la pose. Je perçois de naïves coquetteries : des mains se passent ondulantes dans les crinières les plus hirsutes.

L’atelier communique à la salle des mensurations par un étroit escalier. Nous demeurons sans surveillance et l’on se remet à causer.

Je conte l’explosion du boulevard Magenta.

Alors c’est comme un soulagement de conscience, un cri de triomphe. Nul ici pourtant ne semble assoiffé de sang. Mais la délation divinisée a l’apothéose qu’elle appelait. Cette riposte d’une audace inouïe, annoncée d’avance et éclatant à son heure, malgré toutes les surveillances, malgré toutes les arrestations, révèle une puissance latente et d’implacables volontés. Des hommes s’émeuvent jusqu’à l’enthousiasme.

Au milieu de cette effervescence, je dis comment moi-même j’ai su le fait : le garde municipal m’avouant : 

— Je suis un compagnon, le compagnon des révoltés.

Ainsi se trouvent des camarades jusqu’en l’armée de la répression. Voudra-t-on parler de complot ? Il y a mieux. Il y a une idée qui marche — et elle fait son chemin partout.

Petites coulisses.

Le coup de filet policier de ce mois d’avril 92 restera historique.

C’est la première en date parmi les plus cyniques tentatives des temps modernes contre la liberté de penser.

On connaît maintenant les coulisses de l’affaire.

Le gouvernement voulut profiter de l’émotion causée par les explosions de la caserne Lobau et de la rue de Clichy pour englober dans un gigantesque procès de tendance tous les révolutionnaires militants. Le ministère et ses procureurs dociles firent semblant de croire que certaines opinions constituaient des complicités. L’écrivain expliquant comment il est des déshérités fatalement entraînés au vol, devenait, par le seul motif de cette opinion émise, un voleur lui-même. Le penseur étudiant le pourquoi des « propagandes par le fait » devenait l’associé secret des allumeurs de mèches tragiques.
Le philosophe n’aurait plus le droit de prêcher son indulgence et de concevoir sans vertige les faits.
La société se débarrassait de ceux de ses membres assez corrompus pour la désirer meilleure.

La réaction dirigeante pourrait enfin jouir en quiétude, et pour longtemps laisser sommeiller ses remords — ses doutes au moins que n’éveilleraient plus les paroles des trouble-fête.

Le moment était habilement choisi.

Les attentats à la dynamite avaient terrorisé la bourgeoisie capitaliste, effrayée plus encore peut-être pour ses immeubles que pour elle-même. On était à la veille des manifestations menaçantes de mai.

On avait peur. Et la foule lâche aurait sûrement applaudi à toutes les exécutions sommaires.

Les rafles eurent lieu.

Plus spécialement dirigées contre l’assaut anarchiste, ces arrestations s’abattirent pourtant aussi sur des hommes dont l’indépendance avait été jusqu’à repousser toute étiquette même anarchiste. C’est ainsi que je fus appréhendé bien que n’ayant jamais mis les pieds dans une réunion publique, ni fréquenté dans les groupes. Bien que m’étant affirmé toujours hors de secte et hors d’école, endehors, c’est-à-dire isolé, chercheur d’au-delà, remueur d’idées. Il n’en fallait pas davantage : l’irrespect était suffisant, s’il était vraiment combatif. Toute agitation devait s’éteindre. Un malfaiteur de moins, je fus pris.

Perfidement conduite, l’affaire s’affubla d’apparence légale. Le code a de telles élasticités qu’on prétendit nous appliquer les articles 265 et suivants visant les associations de malfaiteurs.

« Art. 266. Ce crime existe par le seul fait d’organisation de bandes ou de correspondance entre elles et leurs chefs ou commandants, ou de conventions tendant à rendre compte ou faire distribution ou partage du produit des méfaits. »

Conçoit-on maintenant les insinuations du juge d’instruction parlant de « liste d’adresses » et « d’envoi d’argent »?

« Art. 267. Quand ce crime n’aurait été accompagné d’aucun autre, les auteurs, directeurs de l’association et les commandants en chef ou en sous-ordre de ces bandes, seront punis des travaux forcés à temps. »

Une aimable perspective de bagne se déroulait devant nous.

Il est évident qu’il n’y avait pas à compter sur l’impartialité des juges. Le mot d’ordre était donné. Nous aurions beau prouver que non seulement nous n’étions pas des pilleurs de porte-monnaie, mais encore que nulle organisation n’existait parmi nous — même au point de vue politique — les tribunaux nous frapperaient avec égale désinvolture.

Un seul point se plaçait en doute. Pour que l’opération réussît il semblait indispensable que les autres pays fissent à leurs nationaux réfractaires un analogue procès.

Eh bien, ce que la République française avait prémédité, la Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne enfin eurent la pudeur de ne pas le vouloir. Les antiques monarchies ne cédèrent pas aux incitations d’une jeune république qui rêvait de reconstituer l’internationale en sens inverse. Il y eut des pourparlers échangés qui n’aboutirent point. La chasse à l’homme libre ne fut pas décrétée par toute l’Europe. Notre démocratie tombée sentit dès lors qu’elle ne pouvait pas faire pis que les pires autocrates. 

Le gouvernement opportuniste hésita, perdit contenance, tel un chenapan mal aguerri, n’osa pas aller jusqu’au bout.

Il se dit, ce jour-là : Partie remise.

Liberté provisoire.

Donc, après les outrageantes mensurations bertillonesques, on nous réintégra à Mazas — mais pour peu de jours seulement.

L’ordre vint de nous élargir.

La machination politico-judiciaire bassement échouait : à peine avait-on pu nous retenir un mois dans les prisons, à peine froisser nos poignes sous l’infamant cabriolet…

C’était peu. Le dépit des magistrats de proie, auxquels le gouvernement changeait la consigne, se manifesta de curieuse façon. Les juges d’instruction obligés de nous relâcher se gardèrent bien de rendre une ordonnance de non-lieu. Mieux leur parut de laisser encore planer un doute, de laisser pendante une menace… Ils adoptèrent une demi-mesure — le texte des levées d’écrou en fait foi : on condescendit purement et simplement à nous mettre en liberté provisoire.

Ingénieux truc.

Une ordonnance de non-lieu eût été, sans réticences possibles, la confession publique du mal-fondé de l’accusation.

Or, les juges répugnent aux aveux tardifs.

Cette horreur de l’aveu est visiblement aussi invétérée chez les magistrats que chez leur lamentable clientèle de prévenus honteux.

Entre les uns et les autres ne découvre-t-on pas d’ailleurs plus d’un point de similitude ?
À la force du contact, de faux airs de famille s’acquièrent.

Qui n’a vu siéger le président égrillard, fin gourmet des procès de mœurs, détailleur et déshabilleur ? L’assesseur à l’œil sournois et entendu, maître-expert dans les affaires louches ? Le procureur beau garçon, poussant sa toque sur le côté de ce mouvement de main narquois pris aux d’Artagnan de trottoir ?

Récidivistes et justiciers s’imitent, se recommencent et se complètent.

Le mot d’Avinain reste un programme pour les déguisés perpétrant l’erreur, la gaffe et le crime judiciaires : n’avouez jamais !

M. Anquetil, mon juge, Anquetil-Avinain, suffisamment déshonoré pour honorer sa corporation, lourdaud, madré, propre à tout — ou plutôt sale, se comporta en bon magistrat : il n’avoua rien :
Ce courtisan du pouvoir, épris de gratifications, se dit qu’on lui tiendrait compte de son zèle imaginatif : en appliquant le moyen terme de la liberté provisoire, les apparences seraient sauvées.
L’équivoque se prolongerait…

Qu’importe ! C’était secondaire. Mazas rouvrait ses verrous. Et, par une soirée tiède de mai, je reprenais place dans la vie. C’est beau le bruit de la rue ; on ne l’entend pas généralement, pour l’avoir toujours entendu. C’est une harmonie forte et douce, pénétrante, où vibre l’activité jamais lasse, où l’amour chante.

Les codétenus, les anarchistes sortaient bras dessus bras dessous, exubérants, faisant la nique aux murs geôliers.

Vive la liberté provisoire ! Le mot n’effraye pas ; nous savons bien l’aléa de notre pauvre liberté — provisoire toujours. Le délit est de vouloir être soi-même et de tenter l’affranchissement. C’est une fierté qui se paye. Défense de penser tout haut ! Défense de parler de la vie en contrecoup des sensations !

Tel est le crime, j’en fais la preuve, moi qui ne suis rien, ne veux rien être et m’en vais seul… 

Biographie de l’Auteur

Zo d’Axa, né à Paris en 1864 et mort à Marseille en 1930, est un anarchiste individualiste, pamphlétaire, journaliste, satiriste. De son vrai nom, Alphonse Gallaud de La Pérouse, Zo d’Axa est un descendant du célèbre navigateur Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse.

Un libertaire anarchiste

Issu d’une famille bourgeoise, après un séjour au lycée Chaptal, il s’engage en 1882 dans les chasseurs d’Afrique, dont il déserte quelques temps plus tard à la suite d’une histoire de cœur. Il se réfugie à Bruxelles, collabore à un journal local, rédige son premier essai poétique, puis part pour Rome où il s’intéresse à l’art et fréquente des peintres célèbres. Quand il retourne en France en 1889, il commence à fréquenter les milieux libertaires et anarchistes. En 1891, il fonde L’en-dehors. C’est là qu’il rencontre Tristan Bernard, Georges Darien, Félix Fénéon, Louise Michel, Octave Mirbeau, tous des collaborateurs du journal. C’est une époque difficile pour les anarchistes. Zo d’Axa est la proie de brimades continuelles de la part des autorités de la Troisième République. Quand, après l’arrestation de Ravachol, il lance une souscription pour les enfants des prisonniers, il est arrêté et emprisonné à Mazas, d’où il sort un mois plus tard.
Suite à sa libération, il se remet à son journal, et est de nouveau inquiété par les autorités. Il part à Londres, y retrouve Georges Darien, puis aux Pays-Bas, puis en Allemagne, puis en Italie, puis en Grèce (voir son parcours dans Une route, le premier des textes que publient Les Editions de Londres). Mais son périple ne s’arrête pas là, il part ensuite pour Constantinople, et Jaffa. Là, il y est arrêté, remis aux autorités françaises, rapatrié, emprisonné à Marseille, puis à la prison Sainte-Pélagie. A sa sortie de prison, il publie « De Mazas à Jérusalem », encore un roman écrit en prison, comme beaucoup de ceux que publient Les Editions de Londres…
Le problème de Zo d’Axa, après tous ces voyages, séjours en prison, c’est qu’il n’a plus un sou, que son journal est fini, et qu’il faut bien qu’il vive.

Le dreyfusard voyageur

Puis, au moment où éclate l’affaire Dreyfus, il devient dreyfusard, tout en n’aimant pas la personnalité de Dreyfus, parce que… c’est un militaire : « Si ce monsieur ne fut pas traître, il fut capitaine :passons ». De 1894 à 1899, Zo d’Axa publie beaucoup, dans La Feuille, des articles, des pamphlets, antimilitaristes, anticapitalistes, principalement. Il milite pour l’abolition des bagnes d’enfants, il se moque des élections « démocratiques » en promenant un âne dans la ville en tant que candidat officiel…

En 1900, il repart et visite les Etats-Unis, le Canada, Mexique, Brésil, Chine, Japon, Inde. Aux Etats-Unis, à Jersey City, il rend visite à la veuve de l’anarchiste italien Bresci, assassin de Umberto Ier. Il écrit toujours, envoie ses impressions de voyage au journal « L’ennemi du peuple ». De retour en France, il vit à Marseille, fait plusieurs tentatives de suicide, notamment chez Elisée Reclus, et met fin à ses jours en 1930.
Un personnage inclassable, dont il dit qu’il hésita entre royalisme et anarchisme, radicalement un déçu du genre humain, qui brillait par la sagacité et la vivacité de ses articles, et dont voici ce qu’écrit Lucien Descaves : « Avec sa barbe rousse taillée en pointe, Zo d’Axa ressemblait à un mousquetaire travesti en civil. Il était beau, il était brave, il était sarcastique et d’une indépendance à nulle autre pareille. Il ne mâchait pas plus à ses amis qu’à ses adversaires ce qu’il croyait être la vérité…la sienne. Il était de toute sa personne en dehors. Il n’attendait pas la provocation pour tomber en garde. Aussi indépendant qu’incapable de calcul, il obéissait à ses impulsions sans en devoir compte à personne. Sous le pavillon parlant l’En dehors, il avait frété à ses risques et périls ce bateau de petit tonnage chargé de torpiller une société corrompue. 

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