LECTURES D’ÉTÉ

C’est l’été, en plein Sirocco je peine sur ‘Maintenant’ du Comité Invisible, que je décrypte page après page, ligne après ligne. Que de mondes, que de questions entre les lignes! Prenons par exemple la page 75 du chapitre ‘Destituons le monde’.

Déjà, avant de s’attaquer au texte même, il faut noter que ce chapitre fait écho à l’intervention de Giorgio Agamben, Vers une théorie de la puissance destituante, à l’été 2013, sur la plateau de Millevaches, lors du « séminaire » intitulé : Défaire l’Occident, intervention publiée par lundi matin le 25 janvier 2016.

https://lundi.am/vers-une-theorie-de-la-puissance-destituante-Par-Giorgio-Agamben

Agamben concluait:

« Une chose qu’on avait discutée l’autre soir : tout cela implique aussi qu’il y a un autre concept politique dans notre tradition qu’il faut repenser. C’est celui d’organisation. Parce que vous comprenez que si la définition d’une forme-de-vie que je donne est correcte, la forme-de-vie n’est pas quelque chose que quelqu’un peut prétendre organiser. Elle est déjà en elle-même pour ainsi dire complètement organisée. Qui va organiser des formes-de-vie puisque la forme-de-vie est le moment où on a rejoint l’usage habituel d’une puissance ?

Et donc à mon avis le problème de l’organisation politique est l’un des problèmes majeurs de notre tradition politique et il faut le repenser.

Voilà, c’est tout. »

Élémentaire mon cher Watson !

Mais revenons au texte même, et au passage (sans insister) soulignons deux phrases au milieu de la page 75:

« Parler de pouvoir constituant, c’est parler de démocratie . » C’est par ce mensonge hilarant que Toni Negri commence son livre sur le sujet, et il n’est pas le seul à claironner ce genre d’anneries en dépit du bon sens.

Contrairement à Agamben, Toni Negri n’est pas en odeur de sainteté du côté du Comité Invisible !

Plus bas, et c’est sur ce passage que je vais me concentrer, ce passage que je vais creuser, étaler, disséquer, je trouve :

On s’en veut de devoir rappeler que l’abbé Siéyès, l’inventeur de la funeste distinction entre pouvoir constituant et pouvoir constitué, ce tour de passe-passe de génie, n’a jamais été un démocrate. Ne disait-il pas (…) « … Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants . »

Bien, mais de quoi s’agit-il au juste? De quelle controverse (qui serait connue de tous et qu’on s’en voudrait de rappeler)? L’abbé Siéyès, un personnage fameux parait-il (on apprend tous les jours), est un pourfendeur de l’ancien régime. D’où lui vient cette rage ? Allez savoir… (mais on n’est pas là pour faire sa psychanalyse!)

Dans son fameux pamphlet anti-privilèges de 1789, il notait : « Qui donc oserait dire que le Tiers-état n’a pas en lui tout ce qu’il faut pour former une nation complète ? Il est l’homme fort et robuste dont un bras est enchainé. Si l’on ôtait l’ordre privilégié, la Nation ne serait pas quelque chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi qu’est ce que le Tiers-État ? Tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il sans l’ordre privilégié ? Tout. Mais un tout riche et florissant. Rien ne peut aller sans lui, tout irait infiniment mieux sans les autres. »

En gros, donc, débarrassons nous de la noblesse et du clergé et nous, le Tiers-État devenu Tout-État, nous porterons bien mieux ! Voila qui est quand même curieux pour un abbé ! Il faut préciser pour les cancres que, à la suite de la Nuit du 4 août 1789, l’ordre du clergé, premier ordre en dignité de la société d’Ancien Régime, disparaît en tant que corps politique. Siéyès abandonne donc sa charge de prêtre selon les modalités en vigueur de la Constitution civile du clergé. (C’est à dire qu’il fait en réalité maintenant partie du clergé constitutionnel, qu’on oppose au clergé réfractaire, on ne va pas entrer dans les détails.)

Donc, mort aux ordres du clergé et de la noblesse. (Il faudrait creuser un peu plus le sens du mot ‘ordre’.) Sieyès proposait tout simplement de « renvoyer dans les forêts de la Franconie toutes ces familles (nobles) qui conservaient la folle prétention d’être issues de la race des conquérants et de succéder à leurs droits »; il oppose le tiers état, d’origine gallo-romaine, à l’aristocratie d’ascendance germanique (franque). Suivant cette lecture, il s’agirait donc non d’un conflit de classes mais d’une différence culturelle. Un éclairage tout à fait nouveau (au moins pour moi).
Et donc, vive le Tiers-État. On devine entre les lignes que cet ‘homme fort et puissant’ est constitué d’une tête, qui ressemble à celle de l’abbé, d’un corps vigoureux et actif, celui des patrons et marchands, et enfin d’un bras musclé, celui de l’armée, des travailleurs, paysans, employés des fabriques. Un corps organisme où chaque chose est à sa place. Fervent révolutionnaire (et fervent contempteur de l’aristocratie), Siéyès préparera pour Bonaparte le coup d’état du 18 Brumaire… qui met fin à la révolution.

Mais revenons au texte de Maintenant. Est posée ici la non moins fameuse question de la démocratie directe, versus la démocratie représentative. Sans rentrer vraiment dans ce débat, je tiens à noter à ce propos (c’est un peu ma marotte) que l’idée sous-tendue que démocratie veut dire ‘pouvoir du peuple’ est il me semble basée sur une fausse interprétation du texte grec. Si kratos veut bien dire pouvoir, par contre demos, avant la république d’Athènes, voulait dire beaucoup de choses (comme partage, territoire, ou territoire partagé) mais pas exactement ‘peuple’ dans le sens (problématique) où nous l’entendons. Au moment de l’établissement de la ‘démocratie athénienne’ (une autre révolution bourgeoise, menée par une nouvelle classe sociale urbaine aisée, composée des artisans et armateurs, qui revendique la fin du monopole des nobles sur la sphère politique) demos signifiait précisément ‘l’ensemble des citoyens grecs’ et excluait donc les esclaves, les femmes, et les métèques, c’est à dire toute personne qui n’est pas née d’un père citoyen et d’une mère dont le père était citoyen. Peuple ? Il faut encore préciser que lorsque en 508 AC, Clisthène, membre d’une des plus grandes familles d’Athènes, concède aux classes les moins riches, les Thètes, la participation non seulement aux décisions politiques mais aussi aux fonctions politiques, c’est en échange de leur soutien. Populisme ?

Mais creusons encore… quelles sont donc les thèses de ce roublard d’abbè ?

Sur http://www.anayasa.gen.tr/memoire.htm, je trouve ceci:

Sieyès a construit sa doctrine de la séparation du pouvoir constituant sur la base de la séparation des pouvoirs, telle que l’avait fondée Montesquieu. Sieyès affirmait que « le mot Constitution est relatif à l’ensemble et à la séparation des pouvoirs publics ». Selon Sieyès, tous les pouvoirs créés par la constitution « sans distinction, sont une émanation de la volonté générale, tous viennent du peuple, c’est‑à‑dire de la nation ». Ils émanent donc d’un pouvoir supérieur et unique, et c’est pourquoi Sieyès dégage immédiatement cette notion fondamentale : « Une Constitution suppose, avant tout, un pouvoir constituant ». Ainsi, comme le montre Carré de Malberg, de la notion même de Constitution, Sieyès « conclut directement à la distinction de ce qu’il appelle le ‘pouvoir constituant’ et les ‘pouvoirs constitués’ ».

Je souligne ‘du peuple, c’est à dire de la Nation’.

Mais que dit-il, lui, finalement ? Dans son Qu’est-ce que le Tiers-État http://classiques.uqac.ca/classiques/sieyes_emmanuel_joseph/qu_est_ce_que_tiers_etat/que_est_de_que_le_tiers_etat.pdf on trouve :

A cette nécessité d’organiser le corps du Gouvernement, si on veut qu’il existe ou qu’il s’agisse, il faut ajouter l’intérêt qu’a la Nation à ce que le pouvoir public délégué ne puisse jamais devenir nuisible à ses commettants. De là, une multitude de précautions politiques qu’on a mêlées à la constitution, et qui sont autant de règles essentielles au gouvernement, sans lesquelles l’exercice du pouvoir deviendrait illégal.

On sent donc la double nécessité de soumettre le Gouvernement à des formes certaines, soit intérieures, soit extérieures, qui garantissent son aptitude à la fin pour laquelle il est établi, et son impuissance à s’en écarter.

Mais qu’on nous dise d’après quelles vues, d’après quel intérêt on aurait pu donner une constitution à la Nation elle-même. La Nation existe avant tout, elle est l’origine de tout. Sa volonté est toujours légale, elle est la Loi elle-même.

Avant elle, et au-dessus d’elle il n’y a que le droit naturel. Si nous voulons nous former une idée juste de la suite des lois positives qui ne peuvent émaner que de sa volonté, nous voyons en première ligne les lois constitutionnelles, qui se divisent en deux parties : les unes règlent l’organisation et les fonctions du corps législatif; les autres déterminent l’organisation et les fonctions des différents corps actifs. Ces lois sont dites fondamentales, non pas en ce sens, qu’elles puissent devenir indépendantes de la volonté nationale, mais parce que les corps qui existent et agissent par elles, ne peuvent point y toucher. Dans chaque partie, la constitution n’est pas l’ouvrage du pouvoir constitué, mais du pouvoir constituant.

C’est à dire… que le pouvoir constituant, la Nation, serait au-dessus des pouvoirs constitués, et que l’oeuvre de la Nation, la constitution, devrait être protégée contre les pouvoirs même qu’elle a mis en place. A première vue… ce n’est pas absolument idiot… sauf qu’il faut bien reconnaître que cette tentative s’arrête a mi-chemin. Ou plutôt qu’elle dépasse son but. Parce que, qu’est-ce que c’est exactement (en 1789) que cette ‘Nation’ qui « existe avant tout [et] est l’origine de tout » ?

Pour le Nouveau dictionnaire universel des synonymes de la langue française de François Guizot (1822) : « un peuple est une multitude d’hommes, vivant dans le même pays et sous les mêmes lois. Une nation est une multitude d’hommes, ayant la même origine, vivant dans le même État et sous les mêmes lois. ».

On pourrait donc dire que la différence entre Nation et Peuple serait que la Nation est un peuple muni d’un État (ou de Lois). Mais quel État, quelles lois exactement, en 1789 ?

Nous voila donc, encore une fois, avec le problème de la poule et de l’oeuf, ou, si on veut le problème de la performativité du langage. Nous voila à nouveau proche de la situation de la constitution américaine selon Derrida où l’acte de constitution crée le signataire. (Comme dit Derrida, avant que les représentants ne signent, “the people,” n’existe pas comme entité. « L’entité n’existe pas avant cette déclaration, pas en tant que telle. Si elle donne naissance à elle-même, comme un sujet libre et indépendant, comme signataire possible, cette naissance n’est réalisée que par l’acte de signature. La signature invente le signataire. ») cf.https://nuitdebout.fr/art-debout/2017/06/26/et-lart/

Ici, Sieyès invente après coup l’entité Nation, signataire de la constitution. Pure vue de l’esprit que cette Nation !

En réalité, personne ne signe la première constitution, en dehors du Roi (ou roi), pour les premiers articles seulement. Je cite ici wikipedia :

L’Assemblée comptait près de 1 200 députés et siégea du 9 juillet 1789 au 30 septembre 1791, d’abord à Versailles, puis, après les journées des 5 et 6 octobre 1789, au cours desquels l’Assemblée obtient du roi la signature des premiers articles de la constitution et de la déclaration des droits (les Parisiens ramènent Louis XVI et la famille royale au palais des Tuileries, à Paris), dans le manège des Tuileries, à Paris.

Parmi les députés réunis quotidiennement, trois grandes tendances, assez mouvantes, finissent par se dessiner : les monarchistes, les constitutionnels (les plus nombreux), et les patriotes radicaux, encore très minoritaires.

Après l’abolition de la féodalité dans la nuit du 4 au 5 août 1789 et la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789), l’Assemblée vote, dès la fin de l’année, les grands principes de la Constitution de 1791, qui, sur la base de la souveraineté nationale et de la séparation des pouvoirs, organise la limitation du pouvoir royal et la fin de l’exclusion du peuple des décisions politiques.

Ce qu’il faudrait savoir, c’est quels intérèts exactement représentent ces trois grandes tendances, assez mouvantes, (qui) finissent par se dessiner : monarchistes, constitutionnels et patriotes radicaux qui constituent l’Assemblée Constituante? Ce genre de phrase qu’on trouve sur wikipedia ou dans les manuels d’histoire n’apporte pas grand chose à la compréhension du phénomène révoultionnaire. On s’installe plutôt dans les fausses évidences. (Il faudra donc un jour reprendre la pelle et la pioche, pauvre forçat !)

À l’évidence, toute constitution est l’oeuvre de groupes de pression, les groupes qui détiennent à ce moment précis le plus de pouvoir (j’ai envie d’ajouter, militaire, économique), et qui s’affrontent. Dans ‘Constituer quoi ?’, https://nuitdebout.fr/art-debout/2017/02/12/constituer-quoi/, j’écrivais : C’est bien l’histoire de toutes les constitutions, depuis la Bill of Rights anglaise, ou la bourgeoisie protestante anglaise se constituait contre les catholiques (et les abus récents d’un roi catholique), en passant par la constitution américaine, qui excluait tout simplement… les premiers habitants, jusqu’à la constitution française qui mettait fin à l’ancien régime des privileges, mais ignorait aussi la paysannerie. C’est toujours un groupe social qui se constitue, contre les autres.

Le ‘tour de passe-passe’ de Sieyès c’est bien cette Nation sortie du chapeau avec la virtuosité d’un prestidigitateur. Nation, comme Peuple, concepts creux qu’on bourre de ce qui vous passe sous la main. Ce qui apparaît dans la prose de Sieyès, mais pas plus lui qu’un autre, ce sont les limites de la raison raisonnante en politique (ou les limites logiques de la politique). Les approximations successives des constitutions depuis 1789 signent en fait le retour du réel, le retour des faits et des puissances. Car, comme disait Celine, seul les faits comptent, et encore, pas pour longtemps. Ce n’est pas la séparation du constituant et du constitué qui pose un vrai problème, mais bien que la constitution prétende instituer, à rebours, la Nation constituante. Et c’est la, peut-être, qu’il faut appliquer le principe agambenien de destitution. Mais destituer quoi ? L’État ? La Nation même ?

Destituons, en tout cas ! Destituons gaiement ! Destituons à tour de bras !

Ai-je apporté plus de confusion que d’éclaircissement au texte ? Mettons ça sur le compte du pasti… du Sirocco !

Votre dévoué,

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