conversation avec Paul Devautour

NG : Paul, tu es toujours heureux en Chine ?

Paul : Oui tout à fait. Ne rien comprendre est assez confortable… Et il y a un curieux paradoxe à voir les gens plus joyeux et presque plus libres dans ce pays que dans notre démocratie qui semble démoraliser tout le monde. La cause est peut-être à chercher dans la manière dont le vote nous rend tout à la fois responsables et impuissants… Si la critique frontale est impossible en Chine, elle est désactivée ici.

NG: Je ne me sens pas ‘responsable’- (je ne veux pas !)- mais je veux tout faire pour qu’on aille dans le sens de la création et non de la destruction (écologie -guerre- etc). Et ce milieu de l’art contemporain n’a jamais été autant à la pointe du capitalisme dominé par des industriels comme Arnaud Pinault : Un lieu de toutes les mafias /de blanchiment d’argent / de Spéculation à outrance / etc.

Paul: Je pense en effet que cela a beaucoup changé depuis les années 80. Au début de mon activité il n’y avait pas cette obsession du professionnalisme. Il n’est simplement plus possible aujourd’hui d’envisager un travail critique au sein de ce système, et surtout ce n’est plus nécessaire. Il n’y a plus rien à en sauver ni à reformer. Il faut se tenir à l’écart et rester amateur afin de se donner la possibilité d’inventer autre chose. L’ouverture s’est faite avec la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Quand j’ai commencé à faire des expositions internet n’existait pas : il n’y avait alors aucune extériorité au monde de l’art structuré par l’institution et le marché. Ce n’est plus le cas. Il est impardonnable de ne pas en tenir compte et de continuer comme si ce système détenait encore le monopole de la légitimation des pratiques artistiques.

NG : Je me suis rendu compte aussi à quel point nos rêves d’artistes sont stéréotypés, en étant à la cité des arts au milieu de 350 artistes j’ai pu voir que chacun rêve d’exposer au Palais de Tokyo. Pour les plus jeunes le tremplin c’est la Fondation Ricard donc le rêve c’est Ricard/Tokyo ! Du coup depuis mars 2016 où je me suis impliquée dans Nuit Debout je ne mets plus les pieds dans un vernissage ni une expo ! Je fais une cure de désintoxication, et je suis curieuse de voir ce que cela va produire.

Paul: Oui, c’est pourquoi j’encourage les étudiants et les jeunes artistes à explorer d’autres pistes, à regarder par exemple du côté des Fablabs. Les outils y sont partagés, les savoir-faire échangés, les ressources ouvertes. Une certaine idée du commun s’y fait jour, à l’opposé des concurrences imbéciles que le marché a imposé dans le champ de l’art et jusque dans les écoles. On sait bien que rien ne s’est jamais fait de significatif en art qui n’ait été collectif ! Il faut saisir la chance que nous offre l’écosystème des réseaux sociaux pour coopérer et interagir à l’écart des institutions et du marché de l’art.

NG : Mais être artiste amateur et travailler à coté laisse peu de temps : être artiste me prend tout mon temps. En ce moment par exemple pour suivre les activités des différents groupes issus de Nuit Debout, pour écrire, filmer, publier, m’occuper de ce blog, inviter d’autres artistes, etc. etc.

Paul : Yann, de Multitudes, nous rend visite régulièrement à Shanghai. Il défend le principe du revenu universel, qui serait attribué à tout le monde sans condition dès la naissance, Il me semble que ce serait un moyen de rémunérer le travail créateur désintéressé, et une vraie libération pour les artistes !

NG : Oui ! ce serait génial ! 1000 € /mois !

Je me pose une autre question : si j expose ‘Limits of Paradise’ dans un Frac comme je l’ai fait, est-ce que ça garde sa force et ça pose bien des questions de Survie/Ecologie/etc. ? Ou est-ce que cette force est annihilée par le contexte et ça ne fait que nourrir le Système Capitaliste de l’art qui adore qu’on le critique, ça le rend même plus Sexy !

Paul : Il y a une forme d’immunisation offerte par l’art au capitalisme. Réduit au média exposition l’art est à la contestation ce que le vaccin est au virus.

NG: Oui comme dans un hôpital ! L’Air même tue les virus des l’entrée. On est ok que l’institution et le marché ne sont plus qu’un seul système, les collectionneurs privés sont dans les commissions des Frac etc. J’ai pu voir aussi que les Écoles d’art qui devraient accompagner le mouvement social ce printemps ne bougent pas d’un pouce ! C ‘est même hallucinant ! Il y a eu une tentative d’occupation par des Nuit Debout d ‘un atelier aux BA de Paris et des le lendemain à 6h du mat le directeur a appelé la BAC ! Peut on imaginer ça en 68 ? Où sont les Foucault / les Deleuze ? J’ai vu des réunions d’étudiants qui dénonçaient cet abandon des profs ? Donc les écoles participent bien de ce système et forment les étudiants à s’y conformer.

Toi, tu es en Chine et du coup tu as réussi à créer une aventure et tu peux aussi enseigner ce que tu veux hors contrôle en quelque sorte 🙂

Paul: Il y a aussi le dispositif des conventions que nous avons proposé avec Etienne et Philippe, sur le modèle des conventions d’informatique, d’anime, ou d’Origami comme celles auxquelles participe Etienne. L’idée est de créer périodiquement le temps d’un week-end un cercle d’attention où les pratiques hors expositions puissent être partagées, documentées, discutées ou activées. Il faut sortir de la fatalité de l’exposition comme seul vecteur de socialisation des gestes qui ne se proposent pas d’alimenter les grandes et petites machines de l’industrie culturelle.

NG: Oui j’en ai discuté aussi avec Etienne : il faudrait ouvrir, et qu’on passe à 90 ou 300 personnes ! On commence à se connaitre avec les 20 ou 30 personnes impliquées et effectivement c’est un réseau cohérent, mais il faut que ça explose pour garder sa force. Etienne a envie d ‘inviter des non-artistes aussi —

Paul: Nous espérons effectivement que chaque participant aura envie d’inviter d’autres personnes et que les conventions vont se multiplier ! Artiste ou non-artiste n’est pas vraiment la question. Le principe auquel il faut tenir à mon avis c’est qu’à la convention il n’y a pas de public. Il n’y a que des participants. Chacun doit avoir quelque chose à proposer, à montrer, à débattre ou à faire, et chacun doit rester disponible et attentif au travail des autres sur toute la durée de la convention. Mais il y a sans doute bien d’autres dispositifs à imaginer et à expérimenter afin de sortir l’art des impératifs de l’exposition qui ne sont rien d’autre que ceux de l’étalage des marchandises ou de la mise en scène du divertissement.

 

Note : Animation gif par Deyi-studio, 2017

1 commentaire

  1. On n’en a jamais parlé ensemble mais le peintre Camille Saint-Jacques, tient, par rapport à la liberté que donne la position d’amateur en art, des propos qui ne me semblent pas si loin de ce que dit Paul ici. Dans son dernier livre « Retrouvez le plaisir de créer, l’art vous appartient! » (HD éd. 2016) il réfléchit notamment à la notion de « travail artistique », aux « professionnels sans marché » et à une forme de distance, de légèreté de l’exercice de l’art. Et il propose de « remplacer le statut d’artiste professionnel par celui de lettré », prenant modèle sur les lettrés de la Chine ancienne « le plus souvent d’anciens fonctionnaires retirés du service public à la suite d’une disgrâce ou parce que, suffisamment enrichis, ils choisissaient de s’éloigner des intrigues du pouvoir pour peindre, écrire, calligraphier, jouer de la musique et pratiquer le tir à l’arc… Les lettrés n’ont jamais formé de sociétés distinctes, mais ils échangeaient beaucoup, faisaient de longs voyages pour s’entretenir quelques heures de peinture ou de poésie avec leurs pairs… Etre lettré aujourd’hui… c’est cultiver le sens des responsabilités par l’échange et la transmission des expériences… » (p.119-20)

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