L’ART ET L’ARGENT (again)

Drôle de petit bouquin rose bonbon (aux éditions Amsterdam) dans le blanc duquel le regretté Jean-Pierre Commetti et la survitaminée Nathalie Quintane rassemblent quelques textes sur le thème, comme on dit. Leurs propres textes, ainsi que celui d’Olivier Quintyn, structurent solidement l’ensemble du livre, et c’est de ceux-là que je vais parler. (Bien que le court texte de Claire Bishop Nous sommes tous des artistes publics qui éclaire sans ménagement le développement d’un art participatif de Tino Seghal à Anthony Gormley et aux Cultural Olympiad et le met en parallèle avec celui de ce qu’on pourrait appeler le travail participatif promu par la Big Society de Cameron, où « les bénévoles sont priés d’intervenir là où le gouvernement réduit sa participation » mérite l’attention.)

Je signale sans les commenter cette fois-ci le texte de Jovan Mrvaljevic, artiste, Bizarre Love Triangle qui décrit les jeux amoureux dont-auxquels prennent part artiste, institution et intérêts privés et celui de Sylvie Coëllier, directrice de recherche à l’université d’aix-marseille, Collectionneurs, spéculateurs… que je n’ai pas encore lu. MMC (1)

Il me semble comprendre que dans cette affaire d’art et d’argent l’initiative est venu de Cometti dont les Onze thèses sur l’art publiées en 2009 sur le site protocolesmeta.com figurent en prologue.

http://protocolesmeta.com/spip.php?article125&var_recherche=cometti

Les trois dernières :

9 – La seule alternative à l’art, non pas le refus de l’art, ni l’anti-art, ni la dialectique, fût-elle négative, mais le réinvestissement du politique, abandonné à lui-même et au désert social. Soustraire l’art à l’art et à sa contamination de et par la culture propre à la sphère esthético-marchande.

10 – Le méta-art est soustractif, « intersticiel », contextuel. Il s’insinue dans les blancs ou dans les zones encore franches de la « communication ».

11 – L’art et la politique n’ont fait qu’interpréter le monde, il convient de l’inventer.

Dans le présent texte L’art riche, faits et méfaits de la main invisible, Cometti nous dézingue en grand l’art autonome et les avant-gardes et ça fait du bien (même si on reste un peu con). Faudrait-être idiot, écrit-il à peu près, pour croire encore en une autonomie de l’art dont nos discours se sont durablement nourris et qui n’apparaît aujourd’hui que comme « une mascarade ». Mascarade tout aussi bien le jeu des figures antagonistes de l’artiste et du bourgeois depuis le XIXème siècle: « ce qui les oppose est aussi ce qui les réunit : la nourriture des uns est en même temps celle des autres. » Finalement l’art moderne se constitue avec les économies modernes et les modes de production qui en sont constitutifs (donc avec la bourgeoisie).

Cometti insiste que l’idée communément répandue qu’en ce qui concerne l’art, le prix et la valeur sont tout à fait… autonomes, est intenable de nos jours où le prix de l’oeuvre se fabrique et se soutient à partir de méthodes aussi sophistiquées qu’imparables de valorisation parfaitement contrôlées. Bref (si je pousse un peu le raisonnement, et on a souvent envie de pousser le raisonnement en lisant ce texte) l’art est parvenu au stade de fusion avancée avec l’argent. Et, ajoute Cometti, les avant-gardes historiques ont tenu un rôle plus qu’ambigüe dans cette histoire, en court-circuitant les fondements même d’un art autonome, en faisant communiquer l’art et la vie et en contestant radicalement le concept d’art (je paraphrase). Les avant-gardes (comme n’importe quel révolution et ici c’est moi qui généralise) n’ont fait qu’accélérer le processus et libérer l’art de contraintes esthétiques ou éthiques (voire quasi-religieuses) qui freinaient son intégration parfaite au marché.

Olivier Quintyn dans La valeur somptuaire de l’art et la pauvreté des artistes (mais qui pourrait tout aussi bien s’intituler La fonction de l’art) un texte efficace bien que parfois cryptique, place l’art à la rencontre exacte de deux mouvements apparemment opposés, celui de la financiarisation (de tout) et celui de l’auratisation (du même). En gros l’idée est que ces deux mouvements, auratisation et financiarisation entrent en synergie ou même en résonance, tu me financiarises, je t’auratise, et s’accélèrent mutuellement, un peu comme se constitue dans une tempête une rogue wave, une vague scélérate, mais en moins rare… L’art n’est alors qu’un objet de luxe comme un autre, ou presque, un signe qui percole (sic, je traduis: traverse sous pression) la structure sociale (poreuse) hiérarchisée avec pour effet de renforcer le pouvoir oligarchique des plus riches.

Quintyn oppose deux hypothèses, ou plutôt élimine la première —celle d’un véritable marché de l’art, qui selon lui n’aurait pas de véritable avenir faute d’une super-liquidité des actifs-art — au profit de la seconde : celle d’un art qui (en plus d’être lui-même, accessoirement, une marchandise) sert « à valoriser, par une sorte d’effet “secondaire“, un nombre quantitativement [c’est moi qui raye] plus élevé d’autres marchandises conçues pour être diffusées à plus large échelle. […] Son intérêt, au-delà de son prix, serait avant tout d’enrichir d’autres secteurs de l’économie et d’autres marchandises par un transfert de capital symbolique qui se traduit en capitalisation réelle […] pourvu qu’une mythologie publicitaire ou une forme narrative ad hoc produise les transferts d’aura idoine. »

Cette forme narrative, ce story telling dont fait usage sans modération le groupe LVMH, permet, « par une transitivité savamment entretenue entre art, collection d’objets valorisés, savoir-faire artisanal et art de vivre ancré dans des traditions et des terroirs » de produire « des différences [lire, valorisation secondaires] dans l’espace des marchandises. […] Vouloir, par contact et capillarité, infuser la logique auratique de la collection, non seulement dans l’achat répété de produits de luxe, mais aussi dans la consommation courante de produits industriels standard, constitue à cet égard une stratégie optimale de maximisation des gains. »

Après des approches historiques et économiques, le texte de Quintane Parler d’art en plein tournant mécénal, placé en final, donc en ouverture (sur l’ailleurs), un texte d’écrivain et non de théoricien, déporte la question côté langage. Il s’agit bien ici de parler d’art et de faire sonner une suite de mots dont les notes joyeuses se répercutent dans le massif cérébro-mécénal et font tourner en fromage la crème (qui se voulait) onctueuse du pot commun langagier (sic) mis à disposition des nouveaux patrons, et nouveaux mécènes, par leurs communicants-mêmes. « Le mécénat culturel et son acclimatation [je souligne] par les médias s’inscrit [donc] dans une stratégie globale où il effectue la tâche non négligeable de réviser le langage et de naturaliser [je souligne encore], ce faisant, une position d’autorité. »

Dans ce texte il n’est donc quasi jamais question d’argent mais bien de mots et il nous rappelle cette vérité première que le discours a précédé (comme forme d’expression ou signe du pouvoir) la richesse. (Il faudra un jour étudier très sérieusement cette possible disparition de l’argent —qui se multiplie tout en se dématérialisant, à l’infini— au profit des deux piliers réels du pouvoir que sont le discours —post-religieux— et les armes.) Il nous rappelle aussi que le pouvoir de l’argent s’exerce (percole) à travers le discours ; discours souvent à triple sens, ou à tiroirs. Quand untel (mais qui ?) plastronne sur France-Cul « je me contrefous des questions d’argent quand il m’est possible de voir dialoguer des Mondrian et des Malevitch », ce qu’il prétend dire, c‘est : l’argent n’a rien à voir dans la question (du sublime), et plus encore, l’argent ne compte pas (tellement énorme que ça passe). Ce qu’il prétend ne pas dire, c’est : inutile de calculer les retours sur investissement, inquantifiables puisqu’ici il s’agit d’abord d’image, ils sont énormes de toute façon, et mon dédain affiché pour l’aspect financier fait partie de la machine… à auratiser. Machine décrite plus haut par Quintyn (et d’abord par Cometti dans son La Nouvelle Aura, Économies de l’art et de la culture, 2016).

Le tournant mécénal est un tournant discursif, auquel participent avec compréhension (2) (bien alignés, tous à la corde) des relais (politiques et journalistes main dans la main et plus si affinité) (3) qui se chargent d’exprimer pour nous… notre entière satisfaction. Merci patron ! Ce tournant ouvre (comme au détour du chemin) une ère enchantée où les richissimes mécènes peuvent faire don au bon peuple (moyennant péage, malgré tout, un sou est un sou et faut pas déconner non plus) d’un bref coup-d’oeil sur des œuvres dérogeantes (4)En bref le monde de l’art dans son entier, artistes, curateurs, critiques, galeristes, directeurs de musées, ministre de la culture, (et y compris si besoin est le premier fonctionnaire de l’état, cf. dans le texte le discours de Hollande lors de l’inauguration de la fondation LV) est aux ordres, près à combattre le seul fléau qui pourrait mettre en péril la finance parce qu’il fragilise notre état d’enchantement (de sidération ou d’enfumage, comme on voudra) : l’indifférence.

Note 1 : MMC, mea maxima culpa

Note 2 : Parmi les mots qui font cailler le lait, l’expression ‘journalisme de compréhension‘ apparaît à ma connaissance pour la première fois dans la bouche de la directrice d’UniFrance (organisme chargé de la promotion du cinéma français dans le monde), Isabelle Giordano, qui déclarait tout de go : « en France, nous nous contentons assez souvent d’un journalisme d’accusation avec aussi une pointe de sarcasme ou de cynisme en prime ; nous manquons d’un journalisme de compréhension, d’analyse, de propositions, qui apporte non seulement des éclairages mais qui contribue à apporter des solutions ». Un journalisme qui se voudrait positif, optimiste, rassurant. Un journalisme de propagande en réalité dont la seule fonction est de mettre en place et de d’entretenir jour après jour (au sens d’une entreprise du bâtiment, refaire les toits, ravaler les façades, étayer si besoin est) les constructions discursives en forme d’écran de fumée du pouvoir oligarchique de la finance.

Note 3 : Comme je le notais dans le post précédent, la première occurence du mot ‘relais’ est dans le texte la suivante : « De qui attend-on les remerciements ? Qui doit dire merci [aux patrons] ? Le personnel politique, bien sûr, en premier lieu. Et puis, au fond, tout le monde — car nous sommes en démocratie. Et puisque tout le monde ne peut pas directement dire merci (la démocratie est représentative) il y faudra un relais; un relais qui dise merci pour tout le monde.

Note 4 : Le passage sur les œuvres qui dérogent est un temps fort du texte, que nous avons reproduit dans ce précédent post.

 

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