de la folie

Bref retour sur le texte, Ecoldar – portrait d’une île, dont nous avons publié un extrait ici. À la lecture le texte m’a fait penser à un autre livre, celui de Marie Depussé, La Borde, un asile, qui raconte une autre île, une autre expérience, anti-psychiatrique, celle-là. (Et du coup je retrouve les images décoiffantes de la performance de Min Tanaka à La Borde, en 1986.) C’est vrai que le livre de Christine raconte finalement plus les personnes et les trajectoires, les dérives, les sauvetages, que… disons, la formation de l’artiste professionnel.

Écoutons-la :

Ce qui la fait rêver, elle, ce ne sont presque jamais les travaux, ce sont les étudiants eux-mêmes, les rapports qu’ils entretiennent avec ce qu’ils font, ce sont les personnes, les possibles qu’elles recèlent. C’est comme si elle court-circuitait les productions qui sont censées être l’objet de leurs échanges sur Ecoldar pour imaginer les étudiants, plus tard, dans la vie, quelles personnes ? Il lui arrive d’entrevoir des artistes. Elle a rencontré sur cette île des artistes. Mais souvent la suite a avéré que ceux qui étaient artistes à ses yeux, n’étaient pas ceux qui devenaient des artistes dans le monde de l’art. Un certain nombre d’étudiants passés par Ecoldar deviennent ensuite des artistes reconnus. Mais pour des raisons à chaque fois différentes, ceux que L a placés dans sa catégorie « artiste » à elle, à cause, c’est difficile de dire à cause de quoi – d’une inquiétude, d’un appétit sans calcul pour cette vastitude qui s’ouvre, à cause d’un usage décalé des moyens, des questions qui se posent à vous sur Ecoldar, n’ont presque jamais été ceux qui ont « réussi » dans le monde de l’art.

Il y a quelques exceptions, mais la plupart du temps les sympathies artistiques de L s’orientent vers des gens que leur rapport à la complexité des choses empêche de s’intégrer à la trame tangible du monde de l’art tel qu’il s’érige. Ils deviennent des artistes invisibles. Ils entrent dans une clandestinité, en tout cas une discrétion de l’art ; leur manière d’être artiste c’est un mode d’être, et s’ils fabriquent des objets, des phrases, des dispositifs, ceux–ci se diffusent par des voies difficiles à nommer – art invisible, art indicible.

Cette question de la visibilité de l’art est au centre de notre questionnement, sur Art Debout, et si le blog est un moyen d’exposition, un mode de visibilité, il est aussi une réflexion sur la lumière et l’ombre, sur l’exotérisme et l’ésotérisme. Est-ce par son invisibilité (sa clandestinité) qu’un autre art peut se perpétuer et se renouveler, à l’écart des feux du spectacle ? Un art discret, qui n’apparait que de temps en temps, de lieu en lieu ? Un art clandestin, qui existe, fonctionne, se fait de manière secrète, en dehors de ceux qui exercent l’autorité, à l’encontre des lois établies, de la procédure normale et licite, un art qui se fait en secret, qui agit en cachette ? Cette ZAD-là a-t-elle tout à gagner à rester connue seulement de quelques-uns, chuchotée de bouche à oreille ? Ou bien existe-t-il une autre forme de secret, celui étalé au grand jour, telle la lettre volée? Invisible parce que trop visible ? Caché dans les actes quotidiens ? Est-ce du côté des actes gratuits qu’il faut chercher ? Faire pour soi seul, aligner des signes sur la page sans intention, bricoler un objet bizarre pour le seul plaisir, un peu comme le Vendredi de Michel Tournier, un plaisir un peu inhumain. À trois ans, je jouais à l’école, seul devant ma minuscule table bleue, alors que mes frères avaient déjà quitté la maison. J’imaginais, j’inventais sans doute la classe, la maitresse, les petits camarades. Je ne me souviens plus… La gratuité (du jeu), un des secrets oubliés de l’enfance !

La gratuité, l’acte qui n’a d’autre fin que lui-même, est une très belle idée. En sommes-nous capables ? Sommes-nous assez sages ? Sommes nous assez fous ?

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