Mais que devient l’argent des pauvres ?

Dans le contexte des attaques du gouvernement Macron contre les plus démunis, cet article de Denis Colombi remet les choses en place.

Source : Une heure de peine… Sociologie de l’actualité et actualité de la sociologie) https://uneheuredepeine.blogspot.fr/2017/07/mais-que-devient-largent-des-pauvres.html


Le budget des pauvres est, une fois de plus, sous les feux des projecteurs. A la faveur de l’annonce d’une baisse de 5€ du montant des APL, les commentaires sur l’argent des plus démunis n’ont pas manqué, entre les réprimandes à ceux qui ont le culot de se plaindre, les bons conseils sur le mode « mais ça ne fait qu’un paquet de clopes ou cinq baguettes » ou les attaques du type « mais ils ont déjà des Iphones ! ». L’argent des pauvres est un problème public : tout le monde a un avis dessus… Seuls les principaux intéressés semblent exclus du débat… C’est qu’ils sont toujours soupçonnés de mal s’en servir, d’être pauvres parce qu’ils ne l’utilisent pas comme il faut, parce qu’ils ont des dépenses dont ils pourraient facilement se passer, s’ils voulaient vraiment s’en sortir, s’ils avaient une vraie culture de vrais winners, et si, finalement, ils ne méritaient pas un petit peu leur sort quand même, quelque part. Il y a quelque chose de vrai là-dedans : si les pauvres sont pauvres, c’est bien, en partie au moins, parce que leurs revenus sont dépensés de façon excessive, d’une façon qui les enferme dans leur situation précaire. La question est donc d’importance. Sans me livrer ici à une analyse exhaustive du budget des ménages les plus fragiles, je voudrais donner quelques éléments de réponses trop souvent ignorés à la question « que font les pauvres avec leur argent ? », en partant notamment d’un des prix Pulitzer de cette année, Evicted du sociologue Matthew Desmond.

Que font donc les pauvres avec leur argent ? Il y a des réponses évidentes bien sûr : ils consomment, achètent de quoi se nourrir, se vêtir, ils payent leurs factures, leur loyer, etc. On sait qu’ils consomment relativement plus que les autres, la propension à épargner étant croissante avec les revenus (la propension à consommer est donc, logiquement, décroissante). Ce qui signifie, notamment, que des prélèvements tels que la TVA, non-progressive, pèsent plus lourdement (relativement) sur leurs épaules que sur celles des plus fortunés. Contrainte budgétaire oblige – ça, c’est l’économiste en moi qui parle – ils se privent et ont du mal à épargner. Tout cela fera sans doute l’objet d’un consensus. Au-delà de ces quelques banalités, tout débat sur les revenus modestes devient d’un seul coup plus compliqué.

Car, après tout, s’ils le voulaient, ils pourraient faire des efforts et épargner, morbleu ! Ils pourraient se priver un peu plus, ils pourraient faire attention, ils pourraient faire ceci et cela, et s’en sortir de leur pauvreté. La preuve, c’est que le meilleur ami du beau-frère de mon collègue connaît un gars dont la sœur a entendu l’histoire d’une famille pauvre qui s’en est sortie, alors ne me dites pas que ça n’arrive pas. Voilà ce que l’on entend si souvent. Et sont alors pointés les usages superflus, somptuaires ou simplement moralement condamnables de l’argent des pauvres : de l’écran plat au smartphone, en passant par la paire de baskets, la tournée offerte au café, le paquet de cigarettse, la barrette de shit ou encore les cadeaux aux enfants – cadeaux que l’on reprochera aux mêmes de ne pas faire, parce que la cohérence n’est pas de ce monde.

Face à ce type de discours, il est courant d’essayer de montrer que ces dépenses apparemment irrationnelles ne le sont pas tant que ça. Prenons l’exemple du smartphone et autres produits équivalents : il est possible aujourd’hui de s’en procurer des modèles anciens à moindre coût, voire, si l’on cherche un ordinateur ou une tablette, d’en récupérer dans les poubelles des grandes entreprises de la Défense. C’est en outre un objet dont on peut difficilement se passer, surtout lorsqu’il s’agit de la seule connexion à Internet que l’on peut avoir, via les wifi gratuits. Support relationnel, mode d’information, moyen de communication avec des administrations toujours plus dématérialisées… Le smartphone, comme bien d’autres choses, est une fausse dépense superflue.

Pour autant, faire des pauvres des modèles de vertu qui seraient simplement mal compris par des classes moyennes et supérieures un brin prétentieuses est un mode argumentatif limité. Si l’on observe un budget, quel qu’il soit, on pourra toujours y trouver des choses superflues, inutiles, dont on pourrait se passer. Les plus pauvres n’échappent pas à la règle : ce ne sont pas des saints qui ont une utilisation irréprochable de leur argent. Dans son ethnographie des expulsions à Milwaukke, Matthew Desmond refuse précisément de nier ces problèmes : « il y a deux façons de déshumaniser les gens », note-t-il, « leur nier toute vertu, les absoudre de tout péché » (« There are two ways to dehumanize : the first is to strip people all virtue, the second is to cleanse them of all sin« , p. 378). Il rapporte ainsi le cas de Larraine : récemment expulsée, vivant chez son frère dans un mobile home, elle décide pourtant d’utiliser ses bons alimentaires (food stamps, distribués au titre de l’assistance) pour se faire un festin de homards, de crabes et de tarte au citron. En un repas, elle utilise toute son aide alimentaire. Elle achète aussi une grande télé neuve ou des crèmes onéreuses, et refuse de vendre ses bijoux même lorsque le prix de ceux-ci pourraient lui permettre de payer son loyer et d’éviter d’être mise à la rue. Inutile de nier que de telles situations existent, que la paire de baskets flambant neuve ou le smartphone dernier cri n’ont pas toujours été obtenus à moindre coût et par pure nécessité. Pour autant, il est particulièrement important de comprendre et expliquer de telles dépenses…

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